Soutine

On découvre Soutine comme on découvre Picasso, Modigliani et toute la bohème parisienne dans les abonnements que l’on reçoit et qui promettent de vous offrir en quelques coupes judicieuses « les grands peintres du XXème siècle » ou même « un panorama complet de l’art », se préoccupant peu qu’il y ait eu des artistes moins connus dans l’intervalle des grands noms. Aussi demeure-t-il lié à cette nébuleuse mythique, frottée à la figure romantique du génie brûlé par sa passion, bouillonnant et sensible outre mesure, reconnu trop tard, et envers lequel la société toute entière conserve une certaine culpabilité qu’elle expie en cartes postales, en expositions et en enchères extravagantes. Aujourd’hui, Soutine est tout bonnement un classique de l’Ecole de Paris, de l’art moderne en France au début du siècle dernier. Pour autant, on lui refusera une position d’avant-gardiste comme Picasso, Matisse, Léger et quelques autres pour lui assigner avec Modigliani une position spéciale, un peu anecdotique de celui qui n’apporte rien de vraiment significatif mais contribue à la carte postale. Soutine, c’est un expressionniste, quelqu’un qui libère une certaine énergie viscérale, maculant la surface en une peinture épaisse et cette histoire c’est plutôt en Allemagne que ça se passera, avant de contaminer l’Amérique à la faveur de migrations politiques. Soutine vient de Van Gogh, autre « maudit », et avant lui de Rembrandt, y mêle les élasticités de Greco, la touche de Bonnard, un peu. Il s’en tient à la sensation des textures et des chairs, des vertiges et de la faim qui tiraille l’estomac jusqu’à l’ulcère. Ce qu’il projette sur le sujet, à la manière d’un photographe attrapant à la diable une image floue, ce sont les conditions même de réalisation de sa peinture. Sa précarité, sa souffrance, son empressement, son obstination démente à saisir un maquereau qui déjà lui échappe et pourrit et contre lequel il rage en désespérant. Dans ses toiles dont les sujets sont comme animés de mouvements spasmodiques ou convulsifs, demeurent en filigrane les sentiments contraires et mêlés de la joie et la tristesse, voire de la peur qui ont défini dès le départ son expérience artistique. Dixième d’une famille juive de onze enfants que le travail de ravaudeur du père situe au plus bas de l’échelle sociale, dans un village retiré, Chaïm sera régulièrement battu par ses frères et son père lorsqu’il lui prendra la fantaisie d’attraper un bout de charbon pour dessiner sur un bout de papier ou au mur, péché religieux que c’est de « faire une image de ce qui est dans les cieux là-haut ou sur la terre ici-bas » car « ceux qui la créent, ceux qui la désirent et ceux qui les adorent, sont les amants de choses maléfiques » (Bible, Sagesse de Salomon). Si c’est l’idolâtrie qui est à toute fin visée, les frères et les autres hommes du village ne s’embarrassent pas de subtilités, battant le cadet jusqu’à ce qu’il perde même l’usage de ses jambes plusieurs semaines durant. Rien ne pouvait l’inciter davantage à partir d’abord, et à se dévouer aux objets du regard, soutenant l’interdit. C’est un cri dit-il, ravalé toute l’enfance, qu’il essaie en vain de libérer en peignant sans relâche des choses nues et crues, les carcasses, la chair, le sang, l’agonie, le désir, la sensualité trouble et même le vent lorsque l’histoire mime cette force occulte dès juillet 1940.

Dans les années 20 sa peinture connaît un certain succès, les achats se succédant sans démentir jusqu’à la fin de sa vie. Soutine meurt en 43 des suites d’une hémorragie provoquée par son ulcère à l’estomac. Paris, occupé, est difficile à rallier et l’artiste mourra pendant l’opération.

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