Chaque fois, dans la même sortie de courbe, à l’avant du pont, jouxtant le mur coupe-bruit du périphérique. Chaque fois traversant un quartier, longeant une nationale ou fouinant les lointaines. Vers les mêmes silhouettes frustes, n’en saisissant sans doute que la même part infime, en tournant le même angle dans le regard. Sans pouvoir retenir cet élan en soi, cette inflexion au front, entre les sourcils, les yeux soudains tenus, toute l’âme intriguée. Elle aura ce sourire bienveillant de constater cette attraction malgré moi, cet arrêt dans le regard qu’elle aura surpris à mon insu – comme surprendre une absence. Moi je verrais son sourire et je sourirais à mon tour d’être démasqué, d’être soumis publiquement à une si bizarre hypnose. Il y a cette barre impressionnante en bordure de la rocade sud, cette façade à la géométrie complexe, cette citée ordinaire aux couleurs étonnantes un peu plus près sur mon trajet quotidien. Je les vois passer. Je ne sais pas bien après cela si c’est l’immeuble surgit dans son arrangement ordinaire, droit, désarmant, ou son mouvement dans la courbure du temps qui m’intriguent. « On ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour toujours à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. » *
Chaque image ne semble devoir advenir que dans ce deuil, cette impossibilité. Désormais chaque réalité pivotée dans l’œil est une urgence, une nécessité viscérale: La physionomie du réel quotidien rendue plus désirable encore d’être vainement désirée, comme l’écrivait Proust quelque part. Ou constater seulement le monde qui échappe, à chaque nœud du paysage.
« c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par [l’histoire] »*. Peut-être quelque chose en moi cherche à arrêter l’image de ce dessaisissement, de cette confiscation, de cet effondrement central du réel en lui même.Que le tableau serait, comme le disait Nicolas Dickner de la littérature, « une machine à courber le temps ». Dans l’oeil se joue cette manipulation. Qui disait: Toute poésie, comme toute oeuvre d’art , procède d’une rapide vision des choses?
*Walter Banjamin, Oeuvres.

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