« Le problème, c’est que nous sommes vraiment les prisonniers ou même, ce qui est pire, les produits de cette langue des concepts qui formule, met à distance ». (Yves Bonnefoy)
Pas dire que l’on avance en sachant où. Au fond chaque tableau est un essai, une tentative. Chaque tableau est la tentative de faire un tableau, sans vraiment savoir comment on va s’y prendre. Le moindre geste porte toujours plus loin que les intentions que l’on y avait mises. Il faut faire avec cette
réalité des gestes dans leur rencontre avec une surface, avec des traces et très vite avec la multitude bruissante des traces déposées. Se frayer un chemin parmi les choses anciennes, rejeter ce qui a déjà abouti plus de deux fois qui est alors déjà cerné à peu près. Et bien sûr on entrevoit que chaque nouveau tableau assèchera le terrain, nécessitera de creuser plus profond pour trouver sa sève. Par chance, les combinaisons, si les gestes ne le sont pas, semblent inépuisables. Simplement que l’on ne les perçoit jamais toutes d’un seul coup, alors il faut du temps, avancer. Calquer son pas sur ce qui nous vieillit. On voit mal si l’on aura de quoi tout passer en revue pour tirer ses conclusions avant la fin. Du moins ça semble juste. Quoi qu’il en soit, chaque fois on essaie, donc. Chaque fois on fait un tableau. Ou bien serait-il plus juste de dire : chaque fois un tableau se fait. On fini pas buter sur cette chose qui devient réticente à ce qu’on s’y acharne encore. De guerre lasse on recule en jetant négligemment d’un geste épuisé le pinceau devant soi. On se dégage la vue et on tente de voir. Ce qu’on découvre n’est jamais vraiment ce à quoi on pensait travailler, il faut le dire. En se refermant sur lui-même, en se bouclant, le tableau vous recule. C’est peut-être ce que donnent à voir les enfants qui a un certain âge se séparent de vous. Vous ne les reconnaissez pas tout à fait. Vous ne savez pas dire à quel moment vous les avez laissé vous devenir étrangers. Vous vous êtes laissé surprendre. Une réalité nouvelle donc, surgie à vous : le tableau. Le vertige. Seul à qui on s’en remet.
Certitude paradoxale, vérité. Comme d’une pierre posée là, sous le regard (quand je dis pierre, je pense galet. Sans doute le mot s’est posé au départ sur les galets des plages, à plus pouvoir l’en décoller). Pierre donc (figurez-vous un galet), forme close, retournée sur elle-même, là, très réelle. Vérité dressée au devant de nous, de la langue dont nous sommes prisonniers. Les outils que l’on traine sont comme cette terre plate que l’on pensait cernée de vide et aux confins de laquelle on bascule soudain : une sorte de grand silence borde les images que l’on fait comme il borde les mots.
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