Une bonne part de l’aventure moderne consista en l’affirmation renouvelée du fait que c’est le regard qui fait l’œuvre d’avantage que l’objet lui-même. Plus ou moins, l’art en revient à désigner une façon d’apprécier une réalité en dehors de son usage pratique utilitaire ou narratif, pour ses qualités d’aspect. Ainsi des ready made, objets se donnant à voir dans leur nudité à la faveur d’un déplacement contextuel. Avait-on jamais regardé une pelle à neige, un urinoir, un peigne avant que de les dissocier de leur usage et d’en faire des objets d’art, c’est-à-dire dévoués à cristalliser autour d’eux toutes les
questions que l’on se pose sur notre rapport au monde ? D’ordinaire, notons que l’on ne voit pas une tache. Une tache détourne le regard parce que nous ne pensons y trouver aucun intérêt. Il faut qu’un artiste vous peigne des tâches, c’est à dire qu’il insiste, pour que vous daigniez y regarder de plus près. La tache n’a rien d’artistique, on ne lui reconnait pas de style, elle ne témoigne pas d’un savoir-faire particulier. Au pire elle est un fâcheux accident. Alors quoi ? Il faut s’en approcher, comme on fait avec les petites choses, et ralentir la tête. Il faut considérer la tâche. Oui l’encre à ses manières en accord avec le support, révèle des petits gestes, des accidents. Le pigment se disperse, laisse à voir ses petits grains, ailleurs il charge ou coagule, esquisse des volumes. Il y a assurément quelque chose à voir. Tout un monde miniature avec ses inclinaisons et ses tourments, son histoire et ce qui en sédimente. Il y a un regard à exercer. La tâche n’en est pas moins une tâche, seulement l’installer comme objet d’art la révèle comme enjeu du regard et oui, alors, ne nous reste plus qu’à voir. C’est une qualité de regard qu’invitent les menues recherches de Frédéric Khodja, c’est à s’approcher un peu, ralentir, faire de l’art avec des choses simples.
Un texte très intéressant, sans doute trop court, sur un sujet passionnant. Merci !
Je souligne la pertinence de tes phrases concernant l’ontologie de la tache :
« Le pigment se disperse, laisse à voir ses petits grains, ailleurs il charge ou coagule, esquisse des volumes. Il y a assurément quelque chose à voir. Tout un monde miniature avec ses inclinaisons et ses tourments, son histoire et ce qui en sédimente. Il y a un regard à exercer. »