Valenciennes 18 & 19

J’ai lu hier soir quelques pages de Bruno Zevi. Incisif, radical et par trop orienté, sa vision des choses, si l’on y souscrit globalement avant de le lire, nous devient insupportable tant on ne peut tolérer ce dogmatisme hystérique, ce coté donneur de leçon et cette caricature des réalités. Il y aurait le mal, la caste classisante et le bien moderne qu’il va tenter de nous définir point par point afin qu’on l’on puisse le suivre. Ceux qui ne suivraient pas auraient tout simplement peur de la liberté, moutons d’un ordre classique rassurant. Là dessus je ferme les yeux après avoir débranché le frigo. Levé 8h30, biscottes et chocolat. L’araignée de la salle de bain à emporté sa toile, déménagé de nuit discrète, comme le croque notes, à l’anglaise. J’imagine sur ses longues pattes fléchissantes entamer le chemin. Perché sur des membres secs et souples. Edifice. Poser les filets dans un coin plus poissonneux.

Je travaille au grand papier commencé hier soir que j’envisage pour l’exposition personnelle prévue printemps 2008 à la galerie. Grand balnéaire. Il y a toujours un peu de magie à constater des lignes que l’on trace sur le blanc une impression de volume et puis une atmosphère. Lent blow up. Tentative de connexion, serveur indisponible encore. Ce projet que je voulais quotidien, mise en ligne comme on parcoure un domaine qui se dévoile pièce à pièce. Et qui pour moi aussi est parvenir à une certaine expérience. Un livre qui, de chapitre en chapitre, nous conduirait d’avantage en dedans, par l’habitude simple d’un vouloir vivre (…). Pâtes à midi. Je lis un peu Zevi dans un soleil lourd. Le ton, particulièrement est irritant. Cette conception évolutionniste primaire qui fait plus confiance en le sillon qu’elle se voit tracer qu’en la vie tumultueuse. Pourtant tout n’est pas faux, jusqu’à certains points. Travail à l’atelier, quelques courses pour garnir mon frigo vide, étouffer un peu du dedans son grésillement caverneux. Téléphone, seule occasion de parler un peu, délier une langue lourde. Est-ce à force de silence déjà que je meurtris les mots. Réchauffer les pâtes de midi, un de ces yaourts déjà sucré qu’on achète en pack de 12, ce qui évite d’acheter du sucre qui ne servirait à rien d’autre. J’ai souvent pratiqué cette régularité fade d’un quotidien réglé. Les endives rangées dans le bas du frigo que l’on consomme comme un décompte. Les yaourts l’étage au dessus, pareil, que l’on retranche un à un à l’ensemble. Un goût bizarre pour cette esthétique pauvre de l’Allemagne de l’Est au temps communiste (goodbye lenine, le film), pas de choix, les premiers prix aux emballages sans couleurs ni effets. Comme ce goût passablement condamnable aussi pour les barres d’immeubles anonymes, les volumes ordinaires. Je crois qu’à la fois je trouve ça touchant, et y vois un moteur à développer ailleurs de grandes utopies simples, des rêves épurés. Opposition au tapage, au spectacle, attention aux petites choses, aux discrètes. Un certain aspect de sa nudité, soi. Le spectacle fait disparaître les choses derrière un effet, dans la lumière moyenne d’un quartier discret ou d’un bas de rayon, les objets s’imposent à la manière de ce 5 rouge sur une autopompe dans le poème de W.C.Williams, oui, émouvant.

Il est minuit, je vais me doucher et dormir.

Ce matin je termine le grand papier, étude d’un tableau à venir. Echo à ces polaroïds qui à la manière de ces vieilles vidéos 35mm semblent devoir évoquer toujours des souvenirs paisibles. Nostalgie. L’irréel muet à la lumière brûlée et mouvements hachés. Quelque chose qui nous accompagne et ne semble devoir se révéler qu’après coup. Evidence du caractère rétrospectif de notre regard sur les choses. Ces fragments de vidéo intercalés dans le film d’Alain Tanner. La ville blanche. Cette absence de couleur sur le papier ou la présence de toutes, on y revient. Flûte de Yann Anderson, Jethro Tull, aqualung. Croque monsieur à la poêle. Je regagne Paris aujourd’hui pour trois jours.

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