Travaillé tard à l’atelier. Lu un peu Vitruve. Réveil difficile. Le temps est gris, les volumes sont lourds. Neutralité terne. L’important c’est la lumière. Travail à l’atelier. De voir les choses se dresser autour de soi, des morceaux entiers. Enthousiasme. Il n’y a pas je crois de fierté, rapport à la position d’auteur. La chose se passe ailleurs, les efforts que l’on donne, le labeur, puis ça échappe. Et c’est précisément de constater que ça échappe. Comme un ballon que l’on gonflerait d’air chaud, ses premiers redressements hésitants puis le décollage où on n’y est plus pour rien. C’est la physique. 1er spectateur de ce qui advient. Témoin de ce qu’il a fallu de patience et d’effort pour que la vie s’arrache. On s’étonne qu’il y ait une image, il aurait pu y avoir rien. (Godard) Pâtes au beurre ce qui est finalement assez rare. Il n’y a qu’une semaine que j’ai décidé de me fournir en beurre et en sel. J’accède à un certain confort, avec la bouture hirsute que j’ai mise à tremper dans un pot de sauce vide, la bière dans le frigo, un certain raffinement. Depuis la bombe contre les araignées que j’ai vaporisée je retrouve un peu partout des cadavres recroquevillés. Je balaie. Une cosmologie ancienne (Lucrèce ?) les classait parmi les poussières en raison de leur taille. Inxs. Les Stones, going home. The Free, how to say the life. Je monte un nouveau châssis. Trace ce qui sera le paysage n° 44. Le soleil gagne dehors, je sors goûter l’air. Comme un serpent de sa langue bifide. Je traverse le pont et longe les berges. Haute usine bleue. Perliz Alimentaire. Longe un étang. Des enfant nourrissent des oies en liberté, des poussins duveteux. Je continue par les sous-bois en friche, passe sous une autoroute. Recoins tatoués sous ces gros volumes de béton tel une grotte. On s’y tapis comme un insecte protégé du monde. Le dos voûté, le cœur sur ses genoux. Un repère. Chemins du bout du monde, vestiges de soirées retirés. Je pense à ce film que je veux faire depuis longtemps avec Yann. Ce serait là. J’imagine les plans, le cheminement. Quelques notes égrainées me viennent, une histoire quelque peu échappée par son sujet. Tout cela est si lourd. Il faudra prévoir. Il faudrait le faire. J’ai marché deux heures. Déjà le ciel se voile et les petites rafales de vent dans ces endroits inconnus et déserts inspirent un sentiment d’angoisse. Le claquement d’une vieille pancarte dans un pylône. Le frisson d’un oiseau soudain. L’imminence de l’orage. Je pense à l’Eclipse d’Antonioni, au Sacrifice de Tarkovki. On est seul. Personne ne sait que vous êtres là. Vous ne savez vous-même pas bien où vous êtes. Loin. Seulement à l’écoute des murmures du monde. La rumeur du vent. Et sans doute les désirs d’art ou simplement de s’exprimer son ressenti sont instinctivement canaliser les extrémités angoissantes de l’écoute du monde, de l’être là. Aspects du divertissement pascalien. Comme aborder une guerre en laquelle on est pris par la photo qu’on fera. Je rentre travailler à l’atelier. Fatigué je m’endors une heure. Comme le soleil est revenu je lis dehors quelques pages du journal de Virginia Woolf. C’est encore un livre épais que je me propose mais il a l’air agréable et intelligent. J’attend la seconde partie du journal de Pierre Bergounioux qui devrait selon son éditeur paraître en septembre. J’aime dans le journal ce genre qui n’en est pas réellement un, littérature libre. Noter ce que l’on ne peut ordonner, dernière extrémité de celui jeté là. On s’y trahi mieux qu’ailleurs. Je termine Clair de Lune de Breton.
La terre brille dans le ciel comme un
Astre énorme au milieu des étoiles.
Notre globe projette sur la lune un
Intense clair de terre.
Sors manger Mc Do. Travaille au paysage 44 en pensant au château noir de Cézanne. Nicolette Larson. Sony and Cher, i got you baby. Paysages numérotés, ainsi abstraits. Le paysage comme notion, les paysages fragments d’un tout que l’on ne peut embrasser, seulement parcourir, égrainer comme on compte au long des routes les panneaux par réflexe. A travers toute une série d’opérations et d’abstractions, nous dépouillons la matière de toute propriété sensible. Il ne reste que le fantasme. (D’Alembert) Acte de concrétisation selon Benveniste. Une tension qui interprète la complexité concrète du monde et de ses processus. Je lis quelques pages de Vitruve. Sommeil étanche, plaque d’acier.
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