Levé 8h00 environ. Je traîne encore un peu de fatigue. J’envie ceux qui se satisfont de 5h de sommeil pour une récupération complète. Julie vient me voir à midi, je fais quelques courses. Le ciel s’est dégagé mais le vent est fort et siffle dans les joins. J’enduis une toile de colle de peau. Je suis ici comme une huître accrochée à son rocher. Polissant continuellement en manière d’activité de ma langue mon palais. Par ce temps la lumière est blanche et froide. Pareille à ces photographies des Bescher. La bouture dans son pot a une élégance digitale. Les ombres de ses longues feuilles claires et translucides sur le mélaminé blanc (…). Je lis un peu Woolf. Instabilité de l’artiste, le plaisir et la difficulté d’écrire, la recherche de bienveillance (pour qu’on nous aime un peu plus) et le désespoir de se sentir insuffisant à la tâche. La critique des autres et de soi, reconnaître ses défauts comme ses traits lumineux. Se satisfaire et se sentir transporté par ce que l’on réussit. S’en venter pourquoi pas.
Pourquoi la vie est-elle si tragique ? Si semblable à une bordure de trottoir au-dessus d’un gouffre ? Je regarde en bas, le vertige me gagne ; je me demande comment j’arriverai jamais au terme de ma route. Pourquoi cette impression ? Maintenant que je l’ai exprimée, je ne la ressens plus. Le feu brille. Dans un moment nous irons entendre l’Opéra des Gueux. Et cependant c’est toujours là. Je ne puis garder les yeux fermés. C’est un sentiment d’impuissance, d’inaptitude. Je suis là, assise à Richemond, et comme d’une lanterne posée au milieu d’un champ, ma lumière monte dans l’obscurité. Ma mélancolie diminue à mesure que j’écris. Alors pourquoi ne pas la noter plus souvent ? Je suppose que c’est ma vanité qui m’en empêche. Je veux donner l’illusion d’une réussite, même à moi. Pourtant je n’arrive pas à toucher le fond. Cela vient de ce que je n’ai pas d’enfants, que je suis loin de mes amis, que je n’arrive pas à bien écrire, que je dépense trop pour la nourriture, que je vieillis ? Je me prose trop de questions. Je m’observe trop. Je n’aime pas ce clapotement du temps autour de moi. Alors travaille. Oui mais je me fatigue vite à travailler. Je ne peux pas lire beaucoup d’une traite. Une heure d’écriture, et je me sens lasse. Il n’y a personne ici qui vienne me faire perdre mon temps d’une manière agréable. (…) J’attend Evelyne mais je n’aime pas ce que je suis en train d’écrire. Et en dépit de tout cela, comme je suis heureuse… n’était cette impression d’une étroite bordure de trottoir au-dessus d’un gouffre.
Julie arrive par le train de Paris, j’ai le visage fendu, parvient mal à cacher mes dents. Nous traversons la ville. Il faudrait pour cerner la vue passer au travers. Rachel m’annonce par téléphone que j’ai été reçu à la pré-admission du CAPES. « -félicitations ! –de quoi ? » Ici je n’avais pas Internet et savais mal quel jour nous étions. Je ne m’y attendais pas, je n’y pensais pas. Deux mois au moins que je n’ai pas mis les pieds à la fac et je ne sais ni quand auront lieu les prochaines épreuves, ni quel en sera le contenu. Je suis si loin de tout ça. Je pense seulement à cette manière du regard qui m’obsède. Voir comment ? D’où ? A travers quoi ? Outre les papiers (7), les 11 livres lu ce mois, j’ai achevé le paysage 37, effacé le 38, achevé le 39, 40, 41 et 42. Travaille au 43. Lorgne le 44. Masse de travaille comme une course folle. On se sent toujours inégal, insuffisant. Ne s’épargne aucune peine. Je lirai un peu ce soir.
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