Chris Isaak, wiked game. La nuit a passé comme une amnésie, un point aveugle. Je vais tenter d’avancer un peu ce matin le travail de métal. Le martelage donne à ce volume que je voulais élégant une allure naïve et approximative. On sent quelque chose qui voudrait être et qui y parvient mal. ça en serait presque touchant. Et moi, le grand désespéré qui martèle comme un damné une courbe récalcitrante. Vu de l’extérieur, c’est une tentative aberrante, la boule a dès le départ glissé dans la rigole. Un échec programmé. J’ouvre mon atelier pour présenter mon travail à une classe (bac pro). Les élèves sont nettement moins turbulents à m’écouter que lors de la visite guidée que leur faisait tout à l’heure Adeline en bas. J’essaie de trouver des angles d’approche. Quand tout ça leur est étranger il faut d’abord créer un terrain commun avant de tenter l’embarquement. Ça se passe bien, tout le monde à l’air content. 30 minutes d’attention, certains déjà glissent. Deux ou trois semblent s’intéresser réellement. J’aurais voulu discuter encore un peu avec eux, leur dire la position que l’on prend par cette parole, mais leur visite se termine. Je réchauffe les restes de raviolis. J’espère que certains reviendrons en juin, hors parcours scolaire. That’s The Way It Is,Bruce Hornsby. Cure, just like heaven. (version de Cathy Melua) Sur les pavés de la cour le soleil trace des angles aigus. Les poussières blanches de pollen duveteux traversent aléatoirement la lumière comme des flocons dissipés. Je sors lire quelques pages. Je monte découper et façonner le troisième bras de la sculpture. J’ai le gros des volumes et il faudrait que je puisse souder pour contraindre un peu les formes mais le poste ne pourra m’être prêté que la semaine prochaine. Il faudrait que je finalise un exemplaire pour être fixé. Si j’avais une enclume j’arriverais probablement à mes fins. Au lieu de ça, je pose ma taule sur un tasseau qui roule, coince entre mes jambes ou mes pieds comme je peux les courbes élastiques qui m’échappent à chaque coup de masse. Je lis Errance de Depardon. En plusieurs point je retrouve mes propres préoccupations. Chercher parfois sa juste distance avec les choses. Se trouver ni dans un camp ni dans l’autre mais dans un entre-deux précaire, à la quête de son endroit, de son lieu, sa place dans le monde, sa position face aux choses. Se frotter au réel. Marcher avant.
Je consulte mes mails, ce que je n’avais pas eu l’occasion de faire depuis quelques jours. Je reçois l’article sur mon entretien à Montrouge. Vide les spam. Le journal des beaux-arts dans lequel sera publié un fragment de ce blog. Peu de choses. Je corrige un peu l’article sur Soizic. L’air est tiède. Je lis dans la cour, dans le dernier soleil, le champ des signes de Caillois. Goûte les charmes des suppositions déroutantes, de cette attention délicate qu’il porte aux revendications souterraines du monde. Ce goût pour les vérités invraisemblables ou les évidences dérobées dont le mélange de fantaisie et de science dut laisser une trace sérieuse dans l’esprit de Didier Semin – quand on le lit, quand on l’écoute. Je ne cherche nullement à le dissimuler : ma réflexion extravagante s’emploie une fois de plus à présenter comme équivalents dans leur milieu respectifs un phénomène physique et une pente de l’imagination. On en ressort égaillé et prêt à être charmé par le moindre détail, curieux d’anecdotes et de fables. J’avance un peu le paysage 45. Agrémente mes pâtes d’une poêlée de légumes et lardons. Taquine du goulot une bière locale. J’achève Caillois comme on roule un bonbon dans sa bouche avec la rêverie douce amère des suppositions hasardées. L’invite au lyrisme des replis. Le ciel dégagé rend le jour plus long. C’est la luminosité parfaite pour regarder des tableaux ; étale. Je trace impeccable ce qui sera le paysage n°46.
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