Valenciennes 55

Couché minuit passé après avoir regardé A bout de souffle. Le temps est gris. Je reprend les articles de Godard entr’ouverts lorsque je parcourais Woolf, lis les douze pages qu’il consacre au faux coupable d’Hitchcock, quelque chose qui se déploie pour se nouer ensuite. J’ai rêvé cette nuit quelques plans d’un film que je ne vois encore que de très loin. Des scènes que j’ajoute à ma collecte mentale depuis quelque temps déjà. Il m’en faudra encore combien ?

Je fais changer la pile de ma montre depuis longtemps en panne. Comme je répond oui à la vendeuse qui demande si je compte la porter tout de suite elle s’apprête alors à me la glisser au poignet. Je vacille un instant à cette incongruité sensuelle et comme je vais gauchement refermer le bracelet elle le fait. Avec délicatesse, sans doute sans même me frôler. Je remercie et prend la route sur mes baskets éventrées qui laissent depuis plusieurs jours sinon semaines dépasser une bonne partie de mes chaussettes. J’ai toujours détesté me faire servir et certains rituels semblent étranges lorsqu’ils vous laissent bras ballants. Lorsque le bras vient d’en face au lieu de son propre ventre. J’ai retenu le frisson de ce trouble au fond délicat comme une caresse. C’est une vieille Swatch rayée avec quelques traces de peinture incrustée dans les maillons.

J’entame à nouveau un grand papier pour y peindre un de ces immeubles de la corniche qui regardent la mer. Touche un peu le paysage 48, tentative risquée, ça pourrait très bien devenir mièvre et gentil ou encore ressembler à ces régionalistes pittoresques du siècle dernier. Un sujet typiquement moderne serait bien plus facile. Je termine de souder, ponce et décape la troisième sculpture prête à recevoir ses couches de laque. Il est 21h passé. Je grille deux croques monsieur.

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