Valenciennes 63

Lettre écrite il y a deux ans que je retrouve au hasard. Quoi de plus depuis?

Paris, Toulon, juillet 2005

1.

Le temps, comme une étendue calme entre deux ressacs, s’étire et s’apaise. La tête renversée vers le ciel – comme une prairie – selon l’expression de Julien Gracq. Paysage vain, fantasque et péremptoire qu’on ne peut étreindre sans la terrible certitude d’errer ou d’omettre. On a parfois du mal à en saisir l’éloquence et la poésie ; en fait sans reddition le constat.

Des nuages naviguent avec lenteur énormes au-dessus des reliefs, y laissent glisser leurs ombres.

La vitre à travers laquelle on regarde nous semble faire de graves erreurs de composition.

Le monde s’agite en tous ses confins cependant qu’on s’absorbe en des considérations personnelles – pareillement à Nietzsche en 1872 – très soucieux et très insouciant.

L’arrière du crâne, aveugle, se contente de supposer un espace cohérent à celui qu’introduisent les extrémités du champ visuel. Aux yeux, le reste se propose, de front, dans une évidence telle qu’il ne vient pas à l’esprit de s’en rendre compte. Pour peu, le monde s’impose comme une réponse dépourvue de questionnement ou issue d’un questionnement depuis longtemps oublié. De naissance ou de petite enfance.

2.

Enfance. Nous sommes doubles, c’est certain. Il y a cet autre nous, manifeste lorsqu’il s’agit de nous figurer à des années de distance lorsque nous n’étions pas ce que nous sommes, ou y tendions obscurément. L’enfant traficote dans la terre, tourne la tête entre deux jeux, et c’est toujours dans cette situation qu’il se rappelle à vous. C’est toujours comme témoin que l’on revit la scène, et le gamin à nos pieds, curieusement, c’est nous.

On repense à ces moments que l’on revoie de loin, ces occurrences où le protagoniste ressemble, un peu trop peut-être, aux vieilles photos que l’on connaît de sois, qui nous ont été cent fois commentées. Et le gamin aux oiseaux quelque part au-dedans, interrogateur, sans la formulation.

3.

Sans formulation, le paysage à de commun avec le tableau le fait qu’y faisant face, on n’y voit rien. S’insinue une forme très particulière de solitude. La mise en évidence d’une posture, d’une attitude s’effectue au terme d’un mouvement qui évide de tout contenu et de tout sens le paysage et le regard qui le prenait pour objet. Les objets du monde, juxtaposés, n’offrent aucune lisibilité, ou le sont trop, saturés de signes, rhétoriques. Reste regard porté sur l’étendue, « regard d’un mort les yeux éveillés », qui a du s’abstraire du paysage pour le regarder.

Je pense : plus au sud, la mer imite le bruit du vent dans les arbres, le murmure des frondaisons. Décidant de ce mimétisme flagrant, je la suppose, en des temps de terres dégarnies, en des époques lointaines, muette.

Paysage inépuisable, aux sentiers de la création.

Mallarmé écrit : « La nature a lieu, on n’y ajoutera pas ; que des cités, les voies ferrées et plusieurs inventions formant notre matériel.

Tout l’acte disponible, à jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipliés ; d’après quelque état intérieur, et que l’on veuille à son gré étendre, simplifier le monde. »

Il y a dans le paysage ou dans le portrait – qui est en quelque sorte un paysage « ramassé » – la volonté d’ôter à la scène l’événement, la notion d’événement, n’y laissant passer que l’image. D’une certaine manière, le tableau absorbe le récit.

Le récit n’est pas loin pourtant à faire entendre qu’il y a du sens

et interdire toute prise claire et distincte de ce sens. On pense à Vermeer.

4.

Il y a ces mots que j’ai trouvé chez Umberto Eco à propos du romantisme et que j’ai trouvé très juste :

« Les sentiments exaspérés. »

5.

« On s’assoit et l’on regarde. Plus on regarde longtemps, plus on voit des vies, d’abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait indéfiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous en chassait par le flux. » (Michelet)

Un bois, à l’envie, flotte et roule sur le sable. L’observer, c’est être absorbé, sans dimension, tout entier projeté en un regard et, par celui-ci, un bois flotté, bouchon lourd et piteux ballotté par des caprices. Désormais divisé, roulé par les vagues qui lèchent le sable et l’imbibe ; retenu par le sec, repris par le liquide. Jusqu’à dissolution.

Au loin les houles : des murmures ronds de plus en plus distants jusqu’à arriver à des silences qu’on présume.

Des brumes effacent les lointaines. L’horizon s’engloutit.

Par un rapprochement peut-être mal justifié, je regarde aussi vers quelque chose d’évasif.

Qu’est-ce que c’est la peinture ?

-J’ai oublié.*

-Alors ?

-Et alors : je cherche.

6.

Cherchant, il faut remarquer aussi l’inconsistance du sujet abstrait de toutes circonstances et de toute action, la qualité particulière de ces images qui ne portent sur rien, ne parlent d’autres chose au fond, à la manière d’un journal intime, que du caractère successif de l’existence.

Je prends une image qui défile, l’accompagne un instant, la reprend du début, laquelle est déjà changée.

L’enfant court après, poursuit, excite et se prête au jeu avec une joie mêlée de terreur.

Et puis les mouettes, brigands faméliques, qui se plaignent d’on ne sait quoi.

Convenant-en, les circonstances font de nous nos propres testicules – nos petits témoins.

7.

Je m’attarde parfois sur des phrases : « Nos paysages s’en vont en sens inverse de nous. » Le plus souvent, elles me plaisent et je serais tenté de les emprunter, de leur trouver place et usage. Si je ne le fais pas cependant, ou jamais tout à fait, c’est qu’à la vérité mon sentiment est tout autre : les paysages, j’aurais plutôt l’impression de leur courir après. Encore, le paysage, dans un détour, fait face, extrêmement immobile, réifié. On reculerait même pour mieux se le figurer et lui ferait image par nos yeux. J’ai goût pour cet aphorisme de Kierkegaard : « On dit ; le temps passe, la vie est un torrent, etc. Je ne m’en aperçois pas : le temps reste immobile, et moi aussi. Tous les plans d’avenir que j’ébauche reviennent tout droit sur moi ; quand je veux cracher, je me crache au visage. » Dans le paysage, inclus, ne pouvant en aucun cas en faire le tour, passer derrière lui. Dans le train, même, cette impression première – optique – de fuite s’estompe vite laissant place à une notion, une « idée » du paysage où l’image n’est que très peu présente, voir esquivée. Dissoute à la faveur d’une introspection vague comme charpentée de lambeaux de temps qui, seul surajoutés, atteignent à la densité d’une impression pleine.

8.

La densité d’une impression pleine, pour Eugène Leroy, l’épaisseur des empâtements n’est autre que l’effet, non désiré mais accepté, de la durée de réalisation nécessaire pour arriver à une densité de moments de vie suffisante. C’est en couches que s’accumulent les successions de moments sentis.

Bergson parlait d’une durée hétérogène, multiple, faite de successions et de chevauchements dont la plus part du temps nous ne décelons que l’ombre projetée à la surface de l’espace homogène.

D’abord il y a le temps et ses chevalets. Parfois le trait y est discontinu. Ainsi l’étendue reflète les états d’âme auxquels on voudrait la voir impliquée en intime continuité, en miroir, (c’est dire en conscience) de nous.

Voir un paysage, celui disponible en un moment au travers soi.

Comme il arrive que le songe se construise (promptement) en fonction de son issue, il est fréquent que le paysage, d’avec nous corrompue par le temps, se figure a posteriori, en l’absence de sa réalité.

9.

En l’absence de sa réalité, Homère narrait sans les voir les batailles qui font l’Iliade. « Et les Argiens et les Troiens combattaient avec fureur, et le fossé et la vaste muraille ne devaient pas longtemps protéger les Danaens. […]Tant que Hektôr fut vivant, et que le Pèléide garda sa colère, et que la ville du roi Priamos fut épargnée, le grand mur des Akhaiens subsista ; mais, après que les plus illustres des Troiens furent morts, et que, parmi les Argiens, les uns eurent péri et les autres survécu, et que la ville de Priamos eut été renversée dans la dixième année, les Argiens s’en retournèrent dans leur chère patrie.»

Dans l’interstice, on erre. A la fois, en parler serait réduire à des termes, de l’intelligible, de l’énonçable. Cependant la parole fouillée en dit tout de même un peu plus que n’en disait la chose (qui la plus part du temps ne disait rien). Un mot en entraîne un autre à sa suite, le champ s’élargissant à la manière d’un rhizome, d’une arborescence. Chaque branche se justifiant de la précédente, à distance grandissant d’avec le tronc, l’initial. Pas une parcelle sans un écho ou deux en transportant chacun au moins autant. Combien tout est d’un seul tenant, pris dans le réseau d’influences qui se suivent et s’engendrent jusqu’à la carte du ciel.

Acceptons que ce soit tout autre. L’écrire comme on prend une photo : pour voir comme ça rend cette chose là en photo; « Pour savoir à quoi auront l’air les choses une fois photographiées».

10.

A quoi auront l’air les choses une fois photographiées. Quand bien même les lieux en seraient reconnaissables.

Et encore.

Le paysage apparaît comme une réminiscence ou un pressentiment. Parfois un présupposé. Le plus fruste, commun ou le plus élaboré prend ainsi l’apparence d’une déduction, d’un contour logique néanmoins compliqué, horizontal et sans vacances.

Y passe l’autre en sens inverse.

Ainsi du paysage vu par le texte en son absence.

11.

Les positivistes voyaient des découvreurs, la modernité des démiurges posant leurs règles. Et les bâtiments manifestes sur le paysage. Posés comme l’île aux morts de Böcklin.

L’homme du terrain, lui ne voit qu’un pays, des terres fertiles ou non, des mamelons d’où l’on domine la pleine.

Par delà la culture. Il y a de la désinvolture dans l’œil, comme Cage composant ses morceaux au dé, Robert Frank jetant l’appareil ; Effaçant l’intention.

L’étendue rejoint l’étendue.

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