La réunion ce matin, le repas qui suivi, les deux fois à coté de la conseillère art plastiques de la drac nord pas-de-calais. Responsables et acteurs culturels de la région, du département et de l’état. La question de la médiation et des partenariats. A la fin, à l’artiste : « bon courage jérémy », comme pour rassurer quelqu’un qui est déjà mort. Non, sans doute j’exagère, c’est seulement le ton bienveillant de quelqu’un qui sait. Ces inflexions particulières quand la voix ne parle pas du même endroit que vous. Comme de la berge on parle à un bateau.
L’impression que ça doit donner ces jeunes artistes qui passent ici en résidence, qui vont se perdre ailleurs, dont on ne sait pas très bien d’où ils viennent ni clairement où ils vont, d’ailleurs ils ne semblent pas tellement savoir eux non plus, les artistes, ce qu’ils font, vers où ils se dirigent. Et partout dans des lieux divers ces jeunes et moins, errants comme des fourmis sur une pierre qui se croisent, se rencontrent, repartent dans l’autre sens affairées d’on ne sait quoi.
Fatigue et chaleur ne me rendent propre à rien. Impression générale ces derniers temps d’être sans contour précis, dissipé. Des choses se jouent maintenant, pour parti à part moi. Mon planning est dicté par des convocations. Comme vu par en haut (en imagination) je distingues des rails rayer le territoire, et des points me situent tout abstraitement. Aujourd’hui ici, demain là.
J’ai encore lu quelques pages de Michaux, passé les 250. Qui je fus, Ecuador, Mes propriétés, un certain Plume, la nuit remue, voyage en grande Garabagne, Lointain intérieur, Peintures. Au pays de la magie.
Il y a d’une démarche scientifique à perpétuer des choses, à écrire tous les jours sa façon d’être au monde, comme pousser des tableaux du premier au suivant, se constituer comme sujet pour une étiologie.
Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime, accompagne tout se qui se présente du dehors comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. Ou encore, en plus restreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour. (Michaux, Passages)
Tirer un temps plus long pour voir certains mouvements au ralenti et relever certaines propriétés des choses. Giuseppe Penone pinçant d’un moulage en bronze un jeune tronc révèle dans le temps toute la fluidité du bois qui en épouse la forme.
J’ai emporté Voyage au bout de la nuit et cette incompréhension dans la guerre au début –jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil– fait miroir à cet hébétement intenable qui m’absorbe dans des pensées sans tournures car enfin c’est la tournure que l’on cherche à travers la pensée, ce besoin intérieur profond qui pousse à vouloir authentifier la fiction par le réalisme. Sinon quoi ? C’est chercher à téter sans tétine alentour les yeux mi-clos ou le regard vitreux et débiter des mots, je pense à John Giorno, et moi qui suis devant cet écran à ramasser mal tout ce vide qu’il y a autour que je sens sur mes tempes et qui me réifie à l’épicentre d’où le regard se perd à l’infini partout s’aveugle. Est-ce que c’est comme ça que la ville vous éloigne et vous laisse à la marge, errant ? Le frigo qui déclenche son sourd tremblement, l’encens là-bas qui se consume, son fil qui s’étend et s’affole vers la pointe avant de se dissiper. La question récurrente : qu’est-ce que c’est faire un livre ? Est-ce consigner des pensées ? Ou inviter ce qui traîne quand on n’y parviens pas ? Je suis à distance de tout, tout me glisse sur les plumes et tout me laisse là sous le néon jaune, pas loin de l’encens qui fume, devant l’écran dont la lumière trop franche maintenant fatigue mes yeux. La lumière au dehors sur les pavés est spéciale, claire et bleue comme une lumière de lune, les joints entre les briques se détaillent dans un contraste doux. Deux chauves-souris lézardent l’air chaotique, semblent disparaître en un point pour réapparaître ailleurs. Les mouvements de bras d’un chef d’orchestre quand ça va allegro. Demain matin le train pour Amiens, l’oral fatidique du capes qui règlera ma vie, une légère anxiété. Il faudrait que j’arrête là mes incohérences. Il faut que j’arrête là il est déjà si tard, demain ce sera nouveau, je veux dire un autre jour vers lequel s’apprêter.
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