vie d’artiste

Sans doute cet appel à projet récent m’a donné envie d’entamer quelque chose de nouveau. Comme de croiser sur la route le village de Bezenet m’a donné envie de lire Bénézet. J’ai pensé aussi au salon du dessin et ce qu’il serait intéressant d’y présenter. Déjà joué l’écart en proposant un film noir et blanc, très graphique et très linéaire, quelques photos griffonnées et tachées dans l’atelier et qui sont pour moi des croquis… J’entame sur un papier le dessin soigné d’un immeuble. Je m’étais garé en voiture pour photographier cette façade de béton que je trouvais curieusement belle avec ses jeux de couleurs et de lignes, ses intrusions brutalistes typiques des années 60 et 70, cette dissymétrie de béton coiffée comme les construction du Corbusier à Chandigar d’une courbe de béton coque. Escalier de secour, chapeau de cowboy.J’ai pris le partis de décadrer la composition après plusieurs versions photoshop et conjugue la frontalité des plans d’architectes aquarellés à une légère distorsion typique des prises de vue photographiques. Il faudrait que ce soit à la fois un dessin technique avec son charme rigoureux et quelque chose comme ces vues de Venise par Monet et qui tiennent de l’instantané. Je passe la soirée à diluer à la térébenthine l’huile qui pénètre le papier. Passe acheter quelques courses et rentre. Après avoir mis à jour mon site Internet et corrigé le texte posté hier soir sur mon blog, consulté mes mails et répondu à certains, je lis jusqu’à minuit quelques pages du journal de Pierre B. Malgré nos différences, je me sens proche de ce travail de notation, œuvre élaborée pierre à pierre sans autre scénario que de noter chaque jour notre présence au monde tandis que celui-ci file et nous emporte à sa suite. Il y a de ça dans le blog, et c’est par cette histoire aussi que je justifiais les débuts de ma série « landscape(s) ».

Le vent à sifflé toute la nuit dans les balcons et secoué le store, je me lève à 8h30 avec l’impression de m’être à peine couché. Poursuis le matin quelques réflexions que j’irais soumettre plus tard sur le blog, tire de quelques photos de quoi réaliser un tableau simple et efficace. Je remettrais à plus tard l’esquisse très « école de Los Angeles » que j’avais commencé. A l’atelier j’avance le travail sur papier commencé la veille, décide finalement de laisser ça inachevé. Beaucoup de surface de papier, quelques traces ébauchées. J’ai peur que fini, un travail aussi délicat prenne une apparence maniérée, appliquée, naïve. Le blanc des zones de réserve à un effet optique, l’image vue de près se déconstruit en géométrie abstraite à peu près illisible. Je reste quelque temps à considérer l’autre huile sur papier parachevée hier et qui me laisse une impression mitigée. Je pensais pouvoir développer une harmonie colorée et finalement, il n’y a pas grande émotion là-dedans, c’est lourd. Je ne sais pas bien comment rattraper mon coup, m’occupe à je ne sais quoi et rentre.

En l’absence de réveil je me lève vers huit heure alors que le soleil éclaire la chambre dont j’ai à dessein laissé le volet mi-ouvert. Déjeuner. J’arrive à l’atelier à 9h, considère la travail de la veille, touche un peu la peinture commencée et qui promet d’être laborieuse. Je rectifie à la main, au papier de verre et au scalpel la sculpture balnéaire délaissée quelques mois pour d’autres projets. La tremper dans une peinture épaisse n’était sans doute pas la meilleure idée que j’ai eu après l’enduit gelcoat époxy de cet été. Je sens que le temps presse et que je le gaspille par trop d’approximation, d’erreurs successives. Rendez-vous est pris, vernissage le 15 mars, il s’agit d’ici là (nous sommes le 10 janvier) de travailler sans relâche. Je vais acheter une plaque de contreplaqué pour mon projet de dessin/sculpture. Je sais que je veux exploiter enfin cette histoire de page, de verre peint que j’avais expérimenté déjà il y a plus d’un an, deux peut-être. J’imagine un objet étrange et élégant, à mis chemin entre la sculpture et l’art visuel, extrêmement simple. Je reprend complètement le tableau commencé, place par dessus les volumes d’une composition nouvelles.

J’ai du acheter hier une ponceuse d’angle afin de rectifier les gouttes en surnombre et les surépaisseurs de cette sculpture murale que je tiens depuis cet été. Comme le projet se présente par deux structures identique montrées cote à cote, j’achète des baguettes de bois, une scie. J’alterne la fin de matinée et une bonne partie de l’après midi entre ponçage de la partie existante et assemblage de la nouvelle structure. Je commence même à placer le mat de verre et enduire de résine. J’ai trop d’envies, trop de projets, de questions et assez peu de temps. Laurent, avec qui je partage l’atelier, s’amuse de me voir aller d’une pièce à l’autre, répartissant mes taches suivant les divers temps de séchage. Il lance sous mes pas : « pièce n°1, pièce n°3… » comme on arbitrerait un match de tennis. Le soir je réalise ma boulimie quand, après avoir mis un fond de musique sur l’ordinateur et posé quelques phrases, je me retrouve à manger, la télé en bruit de fond alors qu’entre chaque bouchée j’avance d’une ligne dans le journal de Michelet. Il faut sentir une difficulté entre le temps qui nous est imparti et les diverses choses que nous avons à faire pour se presser comme ça. Je reste quelque temps après à consulter mes mails, quelques blogs. Me couche vers minuit après avoir passé la page 500 du journal de Pierre B.

Ce matin mal remis de la fatigue d’hier, levé pourtant après 8h. Déjeuné, consulté mes mails. Je suis à l’atelier vers 9h, donne quelques coups à la dernière toile en cour mais qui mérite de sécher, me fournis en cornière que je découpe et soude jusqu’à midi avant de dégraisser et passer au Rustol antirouille. Rentre à 13h pour manger. Retour à l’atelier peu après 14h pour achever de scier et coller quelques lattes de bois pour la sculpture murale que j’ai en cours. Direction zone industrielle pour acheter du plexiglas, fixe au téléphone avec Isabelle le bon à tirer pour le carton d’invitation de mon expo en mars. Puis c’est Laurent D. qui m’appelle pour que nous validions ensemble le bon à tirer du catalogue, il passera dans moins d’une heure récupérer les épreuves. Je retourne à l’atelier déposer le plexiglas, constater le séchage en cour de l’antirouille sur mon cadre, de la peinture, de la structure de bois. Je vais au rendez-vous, en profite pour naviguer un peu sur Internet mais flâne plutôt, sans me souvenir de ce que j’avais à y faire. Je me suis souvent retrouvé dans des bibliothèques incapable de m’attabler à rien, tenté par tout, pris d’un vertige. J’ai du mal à me résoudre et ma table accumule entamés le Deligny et ses 1800 pages, les Bénézet, le Michelet, le Bergounioux et ses 1200 pages en papier bible, Friedl, Bourdieu. Il y a tellement de choses à apprendre de l’étude des psychopathologiques, de la poésie, de la sociologie, de la littérature, des arts. Je disais hier soir à Julie le problème. Elle avait raison, je n’étais pas souvent là, lui laissait l’appartement vide, et pourtant l’impression de n’être à la tache déjà qu’à demi. François B. m’indique « Un livre blanc » et je me sens concerné par ces géographies, puis sur le catalogue des éditions Creaphis, que Philippe B. m’a confié, ce sont deux ouvrages sur les grands ensembles de Billardon et des Courtillières. Avec ça j’appréhende de mourir sans avoir fini ma phrase. A 27 ans c’est étrange.

Yann que j’ai eu tout à l’heure me demandait des nouvelles de mon expo, c’est drôle comme c’est pour moi déjà un peu quelque chose du passé. J’ai fini d’installer le 3, vernis le 4, et déjà après la semaine de montage, c’était 4 mois de travail qui se concrétisaient, le gros était derrière. Le 6 j’étais sur la route de Lyon, le 7 je décrochais l’autre exposition qui s’achevait à Grenoble. Aujourd’hui je pense à mener à bien l’exposition de mars à Paris. Dès avril je donnerai des cours et travaillerai en Normandie.

Demain matin, si l’antirouille est sec, je pourrai peut-être peindre le cadre en gris mat, je préparerai des bandes de fibre de verre et finirai ce qu’il me reste de résine. J’irai dispenser mon cour à l’école à 13h, en fin d’après-midi j’avalerai mes 240 bornes pour passer la fin de semaine à Lyon.

3 Commentaires

  1. stéphane

    ce texte est génial, magnifique

    🙂

    et pour mars j’espere te voir…

    je veux et ce sera pour moi un grand plaisir

    portes toi bien

  2. gmc

    LA VIE D’ARTISTE

    La vie d’artiste ruisselle au firmament d’un emploi du temps vide, quand l’écoute s’intensifie quelque soit la teneur des vents, la fragrances des écumes, la saveur des brouillards. La vie d’artiste est désoeuvrement intégral plongé dans un surbooking impitoyable, loin des agitations frénétiques des fonctionnaires oxydés de la culture. Riot-gun en main, le dépeupleur s’avance et laisse sa main gantée de velours écorcher vives les tensions surréalistes des éphémérides rouillées. De l’autre côté du Rio Grande, la nuit surprend les étincelles dans une obole d’aubades et de cris d’orfraie, cadeaux des corbeaux, tapisseries de Bacon, films de Lynch, Guernicas futuristes. La vie d’artiste, c’est à l’arme blanche, au couteau de tranchée, à la dépeceuse sans scrupule, une fulgurance en guise d’appendice, une caresse d’écorchures dans les yeux, un marteau-piqueur comme nature de pastel.

  3. pop corn

    rdv est pris, l’expo de mars « hotel de la mer » c’est du 14 mars au 3 mai galerie IG. et je suis déjà bien content de mon carton farceur, espérons que l’expo suivra.