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Bird’s Eye View

Comme on la voit devant nous, adossée perpendiculairement au mur qui nous fait face, il est plus facile encore d’y voir un œil, grand, qui vous fixe. Au centre, un disque noir tient lieu de pupille, cet abyme de nuit, depuis laquelle, effrangée de beige pour gagner rapidement une teinte terre de sienne, pris dans une dynamique centrifuge, se déploient les fibres de l’iris.
Comme par un retournement de la vue dans son objet, l’image, nette en son centre — la zone fovéale ou maculaire — est gagnée par le flou en sa périphérie, à l’instar des parages externes du champ visuel, donnant en outre, par un nouveau retournement, et un effet de grand angle, l’impression, courbe, du globe oculaire.
Aussi, l’image de l’œil se confond-elle à celle qu’il forme sur sa rétine. Et quand bien même on sait qu’il s’agit d’une vue à 360° prise depuis le haut du mat télescopique du lander déposé sur le sol de Mars lors de la mission Mars Pathfinder, la zone noire étant en réalité le point aveugle ou l’angle mort du dispositif photographique, le paysage de terre et de pierre qui s’étend de part en part demeure hanté par l’idée d’un œil, comme Cain par la culpabilité. Le noir serait la tache de Mariotte, la coupe, aveugle à elle-même, du nerf optique que d’ordinaire, la vision binoculaire compense, et donc occulte. Le paysage confondrait le diaphragme de l’iris à une matérialisation du champ visuel. Quelque chose en nous, avide de trouble et de fictions, entretien l’équivoque.
Aussi bien ce pourrait être l’impact sombre d’une balle dont l’image enregistrerait outre le mouvement, accusant le choc d’un tremblement, d’un frisson, son écho en nous.

De lointaines lectures, me revient la réflexion d’une jeune enfant rapportée dans un de ses livres par Jean Piaget. Si j’ai oublié l’ouvrage et le contexte, m’est resté cette interrogation à la perplexité communicative : « pourquoi je vois pas mes yeux ? ». Autrement dit, par quel paradoxe, quelle ironie, l’organe de la vue échappe à son propre empire ? Car nous voyons le dehors, tout ce qui se présente à nous ou s’échelonne, se déploie, se distribue sur l’étendue. Nous pouvons nous pencher sur nos pieds, faire remonter le regard sur nos jambes, scruter nos mains, une grande partie de notre corps. Louchant presque, nous pouvons apercevoir dans le flou le profil de notre nez, mais pas plus. Notre tête nous échappe, et avec elle, le mirador, la vigie de nos yeux. Pour cela, il nous faut la médiation d’un reflet, d’une photographie ; le décollement objectif d’une image. Et de cette expérience, qui n’a pas eu cette sensation de regarder moins à ses yeux qu’à l’image de ses yeux, à un objet n’entretenant qu’un rapport distant avec la réalité organique intime, un peu comme une anatomie est une écriture du corps ?
L’image que rapporte la mission Mars Pathfinder prolonge ces interrogations vertigineuses sur la vue, outre par ce avec quoi joue une pensée analogiste et un esprit d’escalier, du fait qu’il s’agisse d’une image artefactuelle captée par un dispositif dans des régions hors d’atteinte de la vue humaine.
Les radiographies durent produire chez ceux qui en furent les premiers témoins, voire, les premiers sujets, un abîme perceptif. Pour la première fois, l’intérieur des corps pouvait être saisi, par une sorte d’effraction du réel, à travers les opacités de la peau. Et ce n’était pas une anatomie telle celles dont témoignent les dissections, ni même les os blanchis que l’on récupère des dépouilles abandonnées au travail des nécrophages, mais une image d’un monde, aussi mystérieuse que les fantasmagories des lanternes magiques ou des rêves.
J’ai longuement médité à une époque sur celle que Wilhelm Röntgen fit en décembre 1895 de la main de son épouse, sur laquelle se distingue nettement l’assemblage des phalanges et la masse sombre d’une bague. Dans les parages des lumières des sciences modernes tournent alors les souvenirs de gisants, de transis, de vanités, des contes d’épouvante, de revenants, de mascarades. La mort affleure sous la vénusté, plus saisissante encore, de trahir sous la belle apparence de l’être aimée, la réalité dure, tragique, commune, patente, d’une organité grave, voire insupportable. J’imagine sans peine que certains furent effrayés de cette extension du domaine du visible ou de l’empire de la vue, envisageant peut-être qu’ils voyaient là ce que personne ne devrait avoir vu, ni pouvoir voir. Qu’était franchi un tabou ou un interdit divin.
Ici, la mission nous apporte et nous met sous les yeux ce paysage étrange qui retourne vers celui qui regarde dans une forme d’ironie l’œil qui l’appelle. Un paysage lointain. Que l’on dirait lointain un peu comme les aborigènes en Australie parlent du temps du rêve ; c’est-à-dire, dans un lointain qui a moins à voir avec la distance physique ou temporelle qu’avec une modalité distincte de celle qui a cours quand nous parlons. Et cette image, si elle nous vient objectivement de loin, en terme de distance, nous vient également d’un lointain sensible, distinct de notre appréhension ordinaire, immédiate — dans les parages du rêve.
Les planches d’atlas comparatifs des principales montagnes, des principaux fleuves du monde, qui eurent cours au XIXe siècle, produisent au sein d’un projet éminemment rationnel et sérieux, la même échappée de la raison dans l’imaginaire, de l’objectivité vers une forme de fantaisie poétique que le sens commun qualifierait de surréaliste.
La photographie, fruit d’un montage, si elle aboutit à une représentation intelligible, ne témoigne en rien de ce que serait notre vision des choses si nous pouvions en faire l’expérience de visu, c’est-à-dire physiquement et par nous-même. D’autant que l’atmosphère locale étant différente de l’atmosphère terrestre, notre œil n’y percevrait pas les teintes, la luminosité et le contraste comme il le fait d’ordinaire. Dès lors, comme le demande Jean-Charles Vergne, « quel est le statut de cette image dont aucun œil humain n’a jamais vu le référent ? Quel en est l’auteur sinon une machine programmée ? De quoi cette photographie est-elle l’instantané quand on sait qu’il fallait plus de dix minutes aux données pour parcourir les 56 millions de kilomètres qui séparent Mars de la Terre ? » (D’autant qu’il s’agit en réalité d’un assemblage d’une dizaine d’images prises sur deux jours.) « Quelles en sont les couleurs réelles et la notion de réalité a-t-elle encore du sens ? Enfin, que voit-on vraiment sur cette image, obturée en son centre par un cercle noir, floue et déformée à sa périphérie, et dont les proportions sont fausses ? »
Une sorte de hiatus entre le projet rationnel et naturaliste de la saisie objective des réalités nous environnant (même de très loin), et la capacité qu’ont les images d’inventer des mondes.

Photographie visible actuellement dans l’exposition Le promontoire du songe, au Frac Auvergne, à Clermont-Ferrand.

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