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Bonnard, observations sur la peinture

Bonnard est un de ces inépuisables, un de ceux qui échappent aux catégories, une sorte de figure errante. Il se tient dans cet espace d’élection entre l’artiste professionnel et l’amateur, entre le métier et l’amour.

Il ne faut pas attendre du peintre un essai sur son art, il ne laissera au fil d’une pensée en acte pas plus que des indications, des courtes notes, des mots à peine, comme une ponctuation. Plus que Matisse encore qui en avait dicté le principe, Bonnard se vouant à la peinture, s’est « coupé la langue », ne produisant aucune théorie, aucun commentaire sur ce qu’il faisait, à peine des constats d’expériences. Ce qu’il confie à ses carnets, entre les notations météorologiques et les croquis de circonstance, les petites études quotidiennes laissant apercevoir les tableaux à venir, paraît d’abord anodin, anecdotique, énigmatique parfois par les ellipses que dessine le travail lui-même. Les mots sont à raz l’expérience, sans volonté littéraire, effet de style. Simples, dans le seul souci du vrai : des observations. La sélection des notes court de 1927 à 1946 et on s’étonne, se désespère un peu pour soi, d’y retrouver à plus de cinquante ans de distance ses propres préoccupations, comme si rien du problème n’avait été réglé ni même avancé d’un pas : on prend chacun en charge au présent cette histoire qui nous dépasse. Nul progrès, on le sait. Le domaine comme un temps étal. « Le principal sujet, c’est la surface qui a sa couleur, ses lois, par-dessus les objets ». On ne pourrait que développer, la vérité est là, dans sa platitude extrême si l’on peut dire, et son vertige inépuisable. Dans leur brièveté, leur discontinuité, les remarques de Bonnard ont quelque chose d’une pensée orientale. Et aussi simple que cela paraisse, quelque chose semble se dire là de plus profond que ne le fait la phrase tordue de Maurice Denis rappelant qu’un « tableau, avant toute anecdote etc. ».
Le « il faut savoir abandonner le tableau que l’on projette à la faveur de celui qui se fait » dont on ne sait vraiment de qui est la remarque tant il nous semble l’avoir lu formulée de manière semblable chez plusieurs artistes est chez Bonnard lapidaire, technique : « 2 opérations : 1. Imaginer les moyens. 2. Reconnaître et utiliser les imprévus de la matière en cours d’exécution ». N’est-ce pas là le principe de sérendipité dont on fait pour soi une évidence ? Vérité expérimentale sans âge dont témoignait déjà Pline dans l’anecdote qu’il nous laissa d’Apelle ne parvenant pas à rendre l’écume aux naseaux du cheval – il y mettait trop d’art – ne trouvant issue qu’involontairement et malgré lui, ayant jeté de rage et de désespoir sur son ouvrage l’éponge sur laquelle il essuyait les couleurs de ses pinceaux. Comme dans le dessin, le travail de peintre ne se dissocie pas des observations de vie, l’un illustrant l’autre ou s’en faisant la métaphore. Et quand le peintre glisse entre deux remarques sur le tableau et la peinture « à l’instant où l’on dit qu’on est heureux, on ne l’est plus », il est difficile de n’y voir qu’une note d’humeur, une mélancolie. Ce qui est à l’œuvre dans la langue l’est aussi dans la langue picturale, ses ajustements, son rapport au réel, la conscience de ses outils, ses « petits mensonges ». L’espèce de litanie que dessine la liste des observations rassemblées par Bonnard dans la sélection qu’il confie à la revue Verve à la fin de sa vie évoque ces poèmes chinois à l’articulation libre où ce n’est pas la grammaire qui lie les mots mais le jeu des connivences, des échos, des résonances. « Voir le motif une seule fois ou mille. L’abstrait est son propre départ. L’art abstrait est un compartiment de l’art. Se méfier du ton local. Comme une musique, compter quelque fois un, deux, trois etc. (…)». Désinvolture apparente ou liberté qui font que le peintre échappe au discours et à son enclosure pour témoigner par une observation serrée des mouvements de pensée, du métier, nous invitant après lui comme sur un pas japonais.
Le livre que publie François-Marie Deyrolle aux éditions de L’atelier contemporain, par sa belle clarté, le soin apporté aux reproductions, l’ampleur de son propos est une pépite dont la place était déjà réservée dans nos rayonnages à proximité des monographies d’Antoine Terrasse et de Jean Clair, des catalogues d’exposition, de sa correspondance avec Matisse, avec Vuillard. Nous voilà comblés.

Pierre Bonnard, Observations sur la peinture. Préface d’Alain Lévêque et introduction d’Antoine Terrasse. Editions l’atelier contemporain, 15€.

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