lievien herremans-le buveur de café

Café

« -Aujourd’hui, Pascovia Ossipovna, je ne prendrai pas de café, dit Ivan Iakovlévitch; je mangerai plutôt du pain chaud et de l’oignon (Ivan Iakovlévitch se serait volontiers régalé de café et de pain frais, mais il savait qu’il était inutile de demander deux choses à la fois : Peascovia Ossipovna n’admettait pas ces fantaisies).
‘Il n’a qu’à manger du pain, l’imbécile! songea la dame; tant mieux pour moi : il me restera plus de café.’
Et elle lança un pain sur la table. »

Nicolas Gogol

On s’étonne assez peu je trouve de ce qui s’est insinué dans nos vies jusqu’à en effacer tout à fait l’exotisme primitif, à l’instar du café qui, de consommation courante, associé aux institutions qui font la physionomie de la ville et même du petit village où il n’en est parfois qu’un, lequel tient lieu d’agora populaire, fait oublier qu’il est une denrée intégralement importée de contrées lointaines, allogène.
Probablement originaire d’Éthiopie et consommé comme revigorant (K’hawah) au Yémen au XVe siècle, c’est un arménien qui ouvre en 1672 le premier café parisien, une quinzaine d’année avant que Boston outre-Atlantique accueille le premier établissement d’Amérique. Depuis, on ne compte plus les comptoirs, les enseignes, les cafetières. Intégration ou appropriation culturelle ?
On me dira que la tomate, aujourd’hui emblème de l’Italie dont elle colore toute la gastronomie, des différentes sauces qui assaisonnent les pâtes à celle qui semble indissociable de l’image de la pizza et avec le blanc de la mozzarella et le vert du basilic rejoue le drapeau national sous forme comestible, ne fut importée que relativement récemment d’Amérique du Sud, entre le XVIe et le XVIIe siècle.
Mais il se trouve, qu’à l’instar du maïs et de la pomme de terre, la tomate s’est assez bien acclimatée aux régions européennes, alors que le café ne se cultive encore que sur les terres tropicales d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie quand c’est en Finlande que la consommation y est la plus importante, 12kg par habitant quand, à Porto Rico ou au Chili, pays producteurs, elle est inférieure à 1k.
Frappe alors l’écart qu’il y a entre la grande familiarité que nous entretenons avec le café ici en France, mais aussi dans tout le monde occidental, sa consommation dans toutes les classes de la société et dans les régions les plus reculées du territoire, et le fait qu’il demeure un produit étranger, redevable à des terres lointaines et des climats bien différents du temps gris et du trottoir de Paris où le travailleur le consomme le matin debout, accoudé au zinc, d’un geste machinal pour marquer le début de la journée, se donner de l’entrain.
Dire de notre consommation de café en Europe continentale, qu’elle dépend entièrement de l’importation et de cette machinerie géo-économico-politique du commerce mondial, c’est aussi insinuer son coût invisible qui fait écart là encore avec le geste devenu en deux siècles ordinaire de pincer à deux doigts l’anse d’une tasse pour marquer le début de la journée, la fin d’un repas, ou ponctuer les pauses dans une journée de travail avec un gobelet en plastique ou un mug, près d’une machine à café ou d’un distributeur.
Quel écart, encore, entre la commande d’un café à une terrasse d’un geste automatique et comme un ticket pour recevoir l’autorisation de vous asseoir là un petit moment, d’utiliser les toilettes, et parce que le café est généralement sur la carte la consommation la moins chère, et l’exotique des plantations lointaines en Indonésie, au Brésil, au Pérou ou en Éthiopie !
Bénéfice du commerce, des explorations lointaines, des conquêtes territoriales et de l’esclavagisme, de l’exploitation de ce que l’Europe considère encore inconsciemment comme ses faubourgs, notre consommation de café et d’un nombre croissant d’autres biens ou produits, trahi un luxe aussi invisible qu’inouï : celui de sculpter notre culture, par la consommation, non des produits de son sol, mais par ce qui justement lui est le plus étranger et nécessite alors pour son importation et sa distribution la mise en œuvre de moyens conséquents (routes commerciales, bateaux, avions, intermédiaires, délocalisation).
En un siècle tout cela est devenu normal, invisible. C’est un fait acquis. Nous avons besoin de cette circulation du café dans nos vies. Qu’il nous soit à portée de main et coule sur commande. On en veut des dosettes, comme des bonbons ronds, des pilules. Des grands gobelets de carton avec de la crème fouettée qu’on sirote dans des fauteuils club. On imagine la déstabilisation économique et affective que provoquerait un embargo sur le café ou une simple pénurie. Enlever le café, c’est comme déclouer les planches d’une palissade. Tomber les voiles d’un voilier, mettre à nu, frêles, les structures de nos chapiteaux, les baleines de nos parapluies. Démaquiller tous les mannequins, toutes les affiches. Priver les stades des ballons de foot. Déshabiller le roi.
Est-ce par vice parfois que j’imagine avec un sourire perfide, iconoclaste, un producteur, mains dans les poches devant un baraquement, marmonner avec flegme à un commercial désemparé qui a traversé l’océan pour que les siens aient chaque jour leur dose : « ploû dé café… ». Et l’autre, effondré sans le savoir encore : « Comment ça ?! » – « Lé café, bah y’a n’a ploû ».

Image : Lievien Herremans, Le buveur de café, XIXe.

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