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ce doigt qui manque à ma vue, Armand Dupuy

« tu poses du vert
pour salir pour exister »

Parce qu’il faut un geste premier et dans ce geste un espace et par ce geste un espace : il faut que quelque chose ait lieu. Ainsi commence-t-on soi-même toujours : dans un cri, du sang, une blessure, une violence. Le miracle que c’est est une salissure qui fait trace, lance la première parole. Au commencement était le verbe, au commencement un cri. Il a fallu qu’une figure de l’incarnation soit sacrifiée sur une croix il y a des siècles pour qu’une partie du monde marque le point de départ de son histoire – l’ancre.
Mais sans doute est-ce plus simple, plus terre-à-terre lorsque Armand Dupuy en témoigne : il est dans l’atelier, s’apprête à peindre, envisage de peindre. Il va s’essayer à ce geste primitif que toujours chacun réactualise pour lui-même pour qu’advienne là dans le désordre des pots, des pensées, sur un papier ou une longueur de tissu et même dans la confusion du monde et de soi dans ce monde, un événement : que naisse comme un visage, sinon un tableau du moins une peinture.
C’est d’une simplicité désarmante presque quand la main s’avance et tâche. Pourtant, dans le mouvement de retrait du bras, quand ce qui a été posé se révèle à la vue, fixe son espace, le vertige vous happe. C’est un gong qui fait vibrer le silence, le début d’une phrase, un signe, une amorce. L’espace entier s’y trouve arrimé et bascule. La couleur cogne.
Le peintre rejoue à chaque fois ce dialogue que produit chaque être avec le monde. Et au bout, rien n’existe jamais qu’à l’intérieur des interprétations auxquelles on le soumet. C’est dans cette esquive, cette éclipse ou ce point de pivot que s’origine notre désarroi.

« regarder rester face
ne pas toucher
on laisse faire défaire »

Combien on a raboté de temps à simplement reconfigurer les choses dans le regard? A envisager et puis envisager autrement, se reculer, accueillir ce qui déborde l’intention, tenter de le mesurer. On voudrait sortir du champ de notre propre regard. On voudrait atteindre à part soi ou au-delà de soi cet autre monde qui nous tient à distance. Saisir l’événement subtile, comme percevoir le pouls des choses, la respiration du monde à la manière de ces entomologistes courbés sur l’immobilité apparente d’un fragment d’étendue, y décelant le grouillement invisible des échelles réduites. On voudrait desceller les lèvres du monde, notre vue. Atteindre à l’impersonnel. Sortir de la langue ou du regard, purger l’espace pour entrer en contact avec le réel même.

« je m’évacue »
« je laisse faire »

On n’y parvient jamais.

« tout ne fait que défaire
découdre »

« tout ment
même
la proximité
des façades »

Les choses existent à plusieurs niveaux, on sait parfois recevoir leur « fantastique social » ou leur « inquiétante étrangeté ». On sait, on a l’intuition d’une vie mouvante en dehors de ce qu’étale le balayage routinier de nos yeux. On sait qu’il y a de l’image, des images et quelques réalités encore derrière, sourdement. On retombe à la rage où s’épuisent nos incapacités, comme celui qui des heures durant à frotter énergiquement et attentivement les pierres, ne parvient au mieux qu’à une fugace étincelle. L’élan retombe, exténué, ne laissant que fantômes figés.
Fantômes figés qui

« consolent
ce qu’il reste
s’il reste
encore »

Débris, approximations, ratages, choses éparses qu’il s’agit d’assembler, tenter de tenir comme on remonte un vieux mur qui ne veut plus. Archiver au moins.
C’est cette valeur que prennent les observations du poète. Dénombrer les corps, noter leur emplacement, leur apparence. Tenir dans l’œil ce qui se tient en exil.
Ce que l’on projetait dans un mouvement de main, dans le tremblement ténu des muscles tendus à la rencontre du papier ou de la toile est mort, refroidi.

« vert sur lequel se posent
les mouches
et courent
de fines pattes d’insectes »

Tout ça est loin, isolé nous isolant.

« les mottes
qui s’accouplent
au temps
copulent sans plaisir
se touchent s’effritent »

Echos ou projections de notre propre mélancolie.
Tout ce qui dans le corps se massait, tendait ses muscles s’écroule sur lui-même, s’affaisse.

« je croule »

« la tête dérive
calme et seule »

« j’assiste à l’effondrement
des masses »

Rumine l’échec de ne pas parvenir à répondre à la pression du dedans, à son désir d’enfanter des formes et des réalités neuves. Désir de transfigurations, d’épiphanies. L’échec de ne pas parvenir à voir, de ne pas parvenir à dresser quelque chose à l’intérieur du regard. De ne pas parvenir à l’alchimie. On reste à patauger dans cette boue que dit Baudelaire qui empêtre les pinceaux et la tête, charge les bottes, rend le corps pesant.
Rendez-vous manqué.

« on étouffe

dans cette
pluie de terre et de racines
mêlées

j’étouffe »

Les peintres savent cette lutte, la concentration extrême qu’elle réclame, l’œil que l’on chauffe au blanc et la tête sourde à elle même, l’apesanteur en laquelle se suspend le corps un instant, l’attention fragile, le risque à tout moment de perdre l’équilibre, manquer la chose. Les adeptes de la méditation aussi. Et quand bien même il n’y aurait pour beaucoup que des tâches jetées là, des heures sans direction à trainer le regard sur les planches, sur la table de la cuisine et le jardin embrumé à la fenêtre. Les bribes qui tâchent la page comme des peaux mortes ont été arrachées de haute lutte. On le sait.

Ecrire alors est poser d’autres mouches sur ces débris froids, ce champ de bataille apaisé. Témoigner de ce qui a eu lieu quand ça n’a pas eu lieu. De ce toucher de l’œil qu’il faudrait pour rentrer en contact avec les images, « ce doigt qui manque à ma vue ».

Ce doigt qui manque à ma vue, Armand Dupuy, images de Philippe Agostini, Aencrages & Co, décembre 2015.

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