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écrire mal (3), dérives

En 1519, le conquistadors espagnols conduits par Cortez abordent les rivages de l’actuel Mexique et prennent possession des biens des autochtones qui ont fuit. Les livres de bord témoignent de ce qui était déjà en train de basculer, que ceux-là fuient ces soldats venus des mers et qu’eux ici consomment les vivres, se saisissent de tout ce qu’ils trouvent comme de promesses dues, les bibliothèques de filets pendues au plafond. Ils dominent rapidement le Yucatan, les moines franciscains imposant leurs vues, convertissant de force les habitants à la religion et à la langue, écoles et monastères incarnant cette forme dissimulée de soumission à l’ordre que décrira plus tard Michel Foucault. Depuis Izamal, le moine Diego de Landa, après s’être intéressé de près à la culture et à la langue locale, irrité de constater la survivance de pratiques locales anciennes parmi les populations qu’il entend convertir aux vérités de l’église, lance une guerre personnelle contre ces Maya hérétiques et blasphémateurs qu’il fait pourchasser et massacrer en place publique pour l’exemple. Avec des élans de table rase, déclenchant l’inquisition pour « crime d’adoration du diable », il fera brûler tous les livres, coupant les dernières racines par lesquelles ils lui échappaient, faisant de tout un peuple, sous prétexte de conversion, d’élévation à la culture noble et évolué de l’occident, les sujets désorientés de son monde ou du monde qu’il servait. Egocentrée et hautaine, l’Europe ignorait qu’elle abordait aveugle à quelque chose de bien plus grand qu’elle (quand nous ne pratiquions encore que massue et peau de bête, eux établissaient des cycles calendaires attestant de solides connaissances astrologiques, inventaient une écriture complexe, le zéro leur permettant une grande complexité de calculs…). Sans doute mon aversion pour les religions et l’église catholique en particulier tient-elle à ces nombreux exemples d’autoritarisme dogmatique, à cet ethnocentrisme, à ces violences, ces viols, ces médiocrités de raisonnement. Je ne sais pas si je pourrais pardonner un jour ces abjections perdurées si près encore avec les conséquences de la colonisation qu’elles ont leur contours encore nets dans une bonne part de la représentation européenne. Me rappelle ces mots du poète Paol Keineg : « le 1er novembre 1954 marque la mort définitive de l’universalisme à la française ». Changera-t-on un jour l’apparence de ces vieilles cartes que l’on enseigne encore comme si nous tenions place centrale de quelque chose dans la version plate du globe ?
Le résultat ici, semblable à celui qu’il fut ailleurs, a été qu’en deux siècles, les Maya se sont retrouvés étrangers en grande part à leur propre culture, incapables de déchiffrer la langue de leurs ancêtres. Des milliers de livres rédigés, quatre ou presque nous sont parvenus. Voilà ce dont avons nous aussi été dépossédés, ce dont nous nous sommes dépossédés. Il n’y a qu’une dizaine d’années que les plus perspicaces des mayanites sont parvenus à déchiffrer ces signes qui couvraient les murs de pierre, les stèles. L’histoire est revenue dans l’organisation verticale des milliers de dessins. La complexité du travail tient au fait du système souple et composite de l’écriture relevant à la fois du phonétique et du logographique, des variantes possibles pour chaque glyphe. Les scribes, bénéficiant d’un statut social élevé développèrent un art raffiné caractérisé par une grande latitude artistique et ludique. Un signe connaît plusieurs versions abstraites ou figuratives interchangeables, peut s’inscrire au sein d’un autre, plusieurs peuvent s’associer de diverses manières, se combiner. Les choses les plus abstraites peuvent se dire par rapprochement à la manière de nos métaphores. Moi, tout à fait ignorant de tout ça, je regarde les diverses variantes du glyphe du soleil, et celui-là figurant une main qui se saisit d’un poisson pour signifier l’action d’invoquer. J’en suis où, moi, avec ma langue ?

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