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Edouard, Peggy et l’énigme du puits

Qui sait quel homme, quelle femme, si c’était là une chose qui engageait d’être seul ou participait d’un rituel mobilisant un groupe, si un allait là en « mission » pour les autres ? Pourquoi il avait fallu aller si profond dans l’obscurité de la grotte, dans ce puits si compliqué, si périlleux d’accès et pourquoi ces figures ? L’animal, semble-t-il, éviscéré et cette figure humaine étrangement schématique, étrangement basculée, étrangement ithyphallique dont la tête comme d’oiseau en fait une sorte de dieu égyptien, de pictogramme presque en regard du soin réaliste appliqué aux animaux alentours ? Et cette figurine émergeant dans le champ comme un flamant ou une grue dans un marais, une marionnette à tige ou à tringles dans un théâtre, une sculpture de mât dont le regard nous accroche? Les lignes brisées, comme une lance, une sagaie ? Et ce rhinocéros laineux, comme indépendant ou étranger au tableau et qui n’est pas du même pinceau ? Ces six ponctuations sous sa queue tracées dans un vocabulaire qui les associe aux deux figures très graphique du sceptre à tête d’oiseau dont elles partagent l’assise horizontale et du basculé? Le buste équin en contre-point dans le retour de la paroi, témoin muet ?

On ne peut envisager que quelque chose de grave qui entre en résonance avec cette intuition indicible de vécu, de mémoire et d’imagination mêlés qui travaille le ventre et fonde le sentiment de vivre, du péril de vivre et donc de la disparition ou du deuil. A cet éclat de verre que fait la conscience, à la révélation de sa propre existence comme un événement fragile et singulier. A ces gestes qui, quelle que soit leur étrangeté apparente en regard des nécessités matérielles ou rationnelles, réclament leur mystique, des rituels, leur part de considération. Rien ici d’un caprice ou d’un essai, d’un délassement distrait, mais bien un acte volontaire, nécessaire, engageant celui qui s’y livre dans son rapport au monde. Qui pouvait bien dans cette obscurité profonde venir là, inconfortable, regarder à ces figures ? Était-ce même des images qui s’adressaient à la vue ? Peut-être quelque chose de plus enveloppant à quoi, traçant, l’homme prenait part.
Tout ce que l’on peut dire sur ces choses sans légendes lisibles, énigmes irréductibles, est toujours aller trop loin dans l’expression de ses propres hantises, ses propres obsessions, projections et tout à la fois ne pas aller assez loin. Là où l’investigation scientifique cède le pas à la méditation, à la rêverie, usant de n’importe quelle trace un peu évocatrice, un peu conciliante comme d’une maïeuticienne. Puisque l’art ne fait jamais que se fortifier de ces malentendus, de cet équivoque qui lui donne une signification ouverte, relative à ce que chaque époque, chaque culture, chaque individu dans son intelligence propre en peut tirer ou activer. Et qu’il s’accapare libéralement tout ce qui peut faire trace, signe, objet d’un tissage. Aussi peut-être n’était-ce pour celui ou celle qui l’a tracé ni un homme, ni la figuration d’un mort dans sa chute mais quelque chose d’étranger à nos représentations modernes et qu’on ignore. Quelque chose de plus local et plus particulier qui n’avait de sens et de nécessité que pour le groupe qui en faisant usage alors, dont c’était un élément d’un ensemble plus vaste mêlant éventuellement chants et danses ou ce que l’on veut et qui nous est parvenu comme par erreur de destinataire, oubli du temps, tesson. Ce serait simple coïncidence qu’il se prête si bien à ce que l’on veut y lire et à ce point justement de bascule de la pensée où un versant de l’existence verse dans l’autre. Alors on en fait usage en une sorte de réemploi ou de détournement, de test de Rorschach.
On se tient dans une sorte d’éternité, comme la proie devant la parade mortelle de la Mante ou le balancement lent du serpent, l’animal pris dans les phares d’une voiture, fasciné par l’incompréhensible cousant réel et imaginaire ; retenus par le désir qu’à le regard de ces réalités se définissant, prenant contour et poids dans l’espace de la vue quand on insiste ou s’approche et qui ici précisément résistent à se cerner. Se laisse bercer par l’indécidable.
Les hommes font aussi volontairement parfois de ces images dont ils ignorent eux-mêmes le sens et qui les troublent comme nous trouble ce que l’on entrevoit de nos passions, de nos pulsions, des mécaniques inconscientes qui nous déterminent, de ce que fermente notre mémoire. Ce n’est pas toujours malice mais effet secondaire d’une hypertrophie de l’appétit de lecture et d’interprétation responsable des illusions, de la paréïdolie. Puisque chaque chose fait signe et qu’il est souvent vital d’entendre ce qui se dit dans un bruissement de feuilles. Nous voilà immergés, pris dans un triangle, un jeu de rapports comme en mettent en scène nombre d’installations d’art contemporain cherchant au-delà ou en dehors des discours linéaires et de cette clarté que réclame depuis les Lumières toute réflexion rationnelle quelque chose de plus vague et plus équivoque où se tiennent de manière confuse le sentiment, l’impression et la pensée verbale. Rien ne semble pouvoir rasseoir dans une légende simple, une vérité dicible rassurante et reposante comme un quai ou cette pensée à laquelle, pour chasser les eaux troubles du doute Descartes fini par accrocher son existence. Les figures du puits de Lascaux nous imbibent de ce même sentiment que l’on retrouve dans la solitude et la précarité, l’inquiétude : il nous semble que tout, autour de nous, nous lance des yeux, des regards que l’on n’entend pas mais dont on ne peut s’empêcher de soupçonner qu’ils portent la voix d’un très profond et très vaste principe. Que nous participons par nos corps et nos gestes, avec les œillades des grands cerfs, leur course folle, le vent dans les branches de saules, l’odeur de la terre, le coulis du ruisseau, le chant des oiseaux, des criquets en été, l’immensité de tout ce qui est, des pendants de son collier.

Image : Edouard, Peggy Viallat.

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