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Florida, de Jean Dytar.

On le sait pour suivre à distance le travail d’années en années, chacun des romans graphiques de Jean Dytar est le précipité d’un travail colossal. Travail de documentation, de recherches, d’écriture à la fois romanesque et graphique où rien n’est laissé au hasard ou à l’approximation. Mais, si ce souci d’être au plus près des sources, l’exigence d’être le plus vraisemblable possible qui donne à ses livres la densité théorique de livres d’historiens et de chercheurs l’inscrit de fait dans le corpus des auteurs de bande dessinée historique, nombreuses sont les préoccupations, les attentions qui s’entre mêlent et débordent un simple intérêt disons documentaire ou universitaire. Chacun des projets en lesquels il s’immerge, que ce soit Le sourire des marionnettes, Les visions de Bacchus ou Florida apparait d’abord comme un prisme ou une entrée particulière pour aborder la question de la représentation, la fabrique des images au sens large du terme, et donc le système symbolique par lequel, dans les infinies variantes des différentes époques et aires culturelles, nous appréhendons le monde. A cet égard, il n’est pas insignifiant que ces livres soient publiés dans la collection Mirages des éditions Delcourt. Car l’usage des images apparait toujours comme un jeu auquel on se laisse prendre. Un feuilletage vertigineux auquel nos vies s’arriment et peuvent tenter de se saisir, mais qui est aussi une illusion, une élaboration, le lieu de stratégies et de manipulations. Ainsi, Florida pourrait être, à travers le récit biographique et historique qu’il propose, d’abord une réflexion sur les cartes et même, pour reprendre un titre de Michel Houellebecq, sur les rapports qu’il y a entre  » la carte et le territoire « , sinon, pour reprendre un titre de Michel Foucault, entre  » les mots et les choses « . C’est sans doute la première dimension du livre, et les livres de l’auteur en général, la plus philosophique peut-être. Celle du  » monde comme représentation  » (Schopenhauer). Et on sait qu’à cet égard, les cartes sont des objets éminemment politiques dans les projections qu’elles adoptent et véhiculent. Et celles de la vieille Europe témoignent d’une vision du monde déployé en théâtre, d’une conception ethno centrée légitimant justement l’expansion coloniale, le partage géopolitique. C’est que toute œuvre est aussi une réflexion critique sur son propre médium, ses propres moyens. Et Jean Dytar faisant ce que l’on appelle un roman graphique ne peut faire abstraction de ce que c’est que faire récit et ce que c’est de faire image. Bien sûr, cela n’a rien d’une cueillette. Et il questionne ces systèmes en en élaborant lui-même. Très finement la matière du récit se retourne sur elle-même. Car Florida est le récit d’un récit en lequel toute sorte de récits de différentes focales s’emboîtent. On pense incidemment à la nouvelle d’Adolfo Byo-Casares, L’invention de Morel, qui joue de cet emboîtement de récits et de comment, à la manière de la fameuse histoire de la fille du potier Dibutade traçant sur le mur l’ombre portée de son amant promis à périr à la guerre racontée par Pline, la représentation se substitue à la réalité, réclamant même la mort. Ainsi, les cartes se substituent aux territoires, les fenêtres à l’expérience réelle du dehors, et la gravure que fit Albrecht Dürer d’un rhinocéros d’après récits et sans en avoir vu un lui-même fera autorité longtemps après que l’animal réel, importé en Europe puisse parler de lui-même. Et quand Jacques le Moy, principal protagoniste du récrit de Jean Dytar, ne tient plus l’écart entre le visible et l’invisible et tente par un ultime effort de soumettre la représentation à la sauvagerie du réel qui peut être alors qualifiée à cet endroit de vérité il en paye le prix. D’abord il ne pourra l’achever, ensuite elle ne sera pas éditée, dans les deux sens que l’Anglais donne à ce mot : ni enregistrée, ni publiée. C’est quelque part l’histoire de Frenhofer à son chef d’œuvre. Que l’on pense encore à Blast de Manu Larcenet qui est construit de manière similaire, témoignant que rien d’autre ne nous sera jamais accessible qu’un récit dans ses rapports ambigus, lacunaires et déliés avec la réalité. Là où des dessins d’enfants colorés venaient percer le noir du récit de Larcenet en donnant à voir et ressentir les décharges qui fissurent la raison de son personnage principal, Jean Dytar joue de l’éclat, usant d’une trame inspirée par ces lignes qui surimposent leur géométrie aux cartes (incidemment, la marque d’une nouvelle trame, d’un nouvel écart de la réalité à l’imagination et de l’imagination à la science). Le trauma, littéralement, ce passé enfoui qui affleure par moments saisi le dessinateur par l’ancien cartographie qu’il était, brise l’illusion de ses dessins de fleurs comme le moi psychanalytique perce le sur-moi. Et c’est par les successifs coups d’attaque lancés par le monde et l’insistance de sa femme que la protection illusoire à laquelle Le Moy a confié sa vie sociale et intime se perce et que le récit s’immisce puis déborde dans l’aveu de la peur, de la violence, dans la désillusion avouée.
Enfin, se laisse entrevoir, dans l’épaisseur des personnages, l’attachement qu’ils provoquent, leur complexité psychologique une autre strate du travail de Jean Dytar. Plus intime, et ici très délicate. La question du couple et des relations où la vie affective et sentimentale est souvent mise à l’épreuve des pressions de la vie sociale, où l’engagement artistique creuse quelque chose d’une ombre. Si les personnages de Florida n’ont pas la texture de pantins simplement mis en scène par les nécessités d’une histoire ou d’un propos philosophique, c’est qu’ils laissent effleurer une complexité psychologique qui dit leur part d’ambiguïté et renvoi à nos propres difficultés à tenir sous les feux croisés de l’intime et du collectif, du dedans et du dehors, du dicible et de l’indicible. La qualité du dessin au pinceau, expressif, l’usage de l’aquarelle contribuent d’ailleurs fortement à incarner personnages et récits, leur donnant un souffle épique ou romanesque teinté de la mélancolie des choses passées, d’un monde perdu de rapports qui auraient pu être différents. A relire ces conquêtes dans les mouvements de leur époque, les intérêts divers et les rapports de force en jeu on se surprend à imaginer une Floride d’aujourd’hui, un monde d’aujourd’hui qui aurait découlé d’autres gestes et d’autres façons, d’autres récits. On mesure comme le geste et la parole nous engagent, les responsabilités qui sont les notre aussi.

Jean Dytar, Florida, éditions Delscourt Mirages, 2018.

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