atelier Fabio viscogliosi

images, imager, imagination, imaginaire

« le monde devrait rester à l’état de maquette, parsemé d’ébauches et de petits croquis »
W. Benjamin

« Ce que je fais m’apprends ce que je cherche »
P. Soulages

Et sans doute ne le sait-il pas non plus lui-même, ce qu’il mobilise, ce qu’il cherche ou ce qu’un désir obscur, tâtonnant et pourtant sûr dans ses moyens entreprend par ses images de mettre à jour ? Sorte de pêcheur agar alors, d’inspiré, de Pitie livrant son délire à qui veut l’entendre ; sismographe de son époque et de la respiration de son âme, poète romantique regardant dans les tâches comme les oracles tiraient les auspices des entrailles de bêtes sacrifiées. Peut-être est-ce, malgré les mains que l’un avance au contact de la surface vierge, l’informant, quand l’autre doit se contenter de la distance et d’une sorte d’empêchement qui panique le regard, le même étonnement, la même incrédulité devant le jeu mutique des signes qui s’accordent et se fixent et s’équilibrent en se frôlant comme un échafaudage ou un abri de fortune ? Soudain, l’éloquence simple, retenue. L’accord. L’évidence à laquelle atteint parfois une tombée de papiers découpés par la nécessité dans laquelle formes et couleurs, dégagements des vides s’architecturent et reposent alors qu’exploita en son temps Jean Arp. L’artiste comme l’amateur goutant l’image après lui se fait le témoin de l’irréductible miracle qui anime tout ce qui existe en propre, tout ce qui se hisse dans l’existence — Certains savent ce genre de joie profonde qui gagne lorsque une forme se trouve sous notre propre main, une mélodie se forme, une pensée se manifeste et éclaire la conscience.
La forme des montagnes a la même obligation, façonnées par une combinaison de forces qui nous dépassent en intensité et en patience. Sait-on jamais celles qui nous traversent, venant d’au-delà de nous et que l’on mobilise dans des gestes simples en apparence mais nourris de mémoire et d’oublis, de contingences et de nécessités. Il n’y a qu’à constater ensuite qu’une forme est née, s’est extraite de la confusion, d’une sorte de Pangée primitive pour, à la manière des continents dans leur dérive, se disposer en une cartographie de formes et contre-formes, échos, réponds. Une géo-morphie qui rappelle celle que met en œuvre Cézanne à Bibemus, saisissant les masses tourmentées par les grandes mains du temps — dans l’horizon du regard la silhouette, comme une échine, de la Sainte Victoire. Quelque chose ici, même fruste, prend corps, réclame. N’a-t-on pas tous un jour reçu ainsi l’appel d’un regard dans les deux points qu’on offrait à un galet, à un cercle tracé d’une main gauche sur un morceau de feuille ? Les choses les plus concrètes se décollent de leur réalité d’usage pour rejoindre un ordre imaginaire, un usage symbolique.
On se voit balayer du regard les murs d’une exposition, ou feuilleter un livre, faire défiler les pages sur un écran et un détail vous saisit, s’extrait de la profusion du visible comme l’oreille isole dans la rumeur d’une foule la voix ou le propos qui la concerne. On y revient. On s’en trouve pour un temps au moins, ou par intermittence, habité. Et cela m’est arrivé plus d’une fois.
On sait les ressorts qu’exploitent les graphistes et les publicitaires à des fins marketing en jouant de la biologie du regard, des réflexes du cerveau ; l’appel de certaines couleurs, leur perception, les effets du contraste, de silhouettes signifiantes, d’une façon de composer dans l’espace du visible, de contourner les filtres de la volonté consciente pour piquer directement aux pulsions primitives du cerveau reptilien. C’est depuis toujours stratégie dans la rhétorique des artistes, du rapsode au paysagiste, et ce jeu de guider l’attention, la laisser courir sur un fil tendu pour elle pour mieux la dérouter, de produire certains effets par quelques ficelles ou recettes. Mais est-ce seulement cela ? Le balisage calculé de nos instincts. Une histoire éloquente, un rêve séduisant ? Une forme atténuée de propagande ? Y trouverait-on cette aimantation durable après l’apostrophe mécanique ? Qu’aurait ici l’artiste à vendre ? L’efficace artistique s’arrime plus profondément. Seul horizon : un plaisir sensuel, une émotion, une aventure, comme une note qu’on ajoute à sa gamme. Un appel au corps, comme un rythme. Très littéralement, une émotion. Quelque chose par le seul canal de la vue vous met en mouvement. Dans l’immobilité même du corps, quelque chose au-dedans se déplace, se rééquilibre, se repositionne.
Et quand il ne reste que quelques bribes d’un récit lacunaire, que silhouettes incomplètes ou confondues, fragments à la manière de ces fresques dégradées, attaquées ça et là par le salpêtre, depuis ces intrigues sans horizon, ces formes énigmatiques s’insinue le sentiment que laissent les paysages ruinés dans le corps desquels se rêvent des civilisations perdues, en grande part imaginaires, échafaudées sur des tessons de poterie, des fondations mangées par la terre et des figurines mystérieuses. Celui que provoquent dans les albums photo les décors d’une autre époque, comme fictive, les couleurs d’une autre chimie, et ces visages insistants et mutiques, à la fois singuliers, intimes et pris dans le nombre des absents et des disparus, presque impersonnels : réels et irréels. Les images nous laissent alors au bord de quelque chose d’inatteignable et de pourtant très proche, baigné de cette aura, ce tremblement de l’air rendu à la vue qui annonce les héros et auréole les images prégnantes. Ne surnagent alors que des fragments, des ébauches sur une étendue de sensations ; des impressions dans une spatialisation sensible qui évoque l’imagerie cérébrale animant sur une coupe ce grand amas nodal des couleurs de l’excitation. Ceci : la cartographie fantaisiste et révisée inlassablement d’un pays imaginaire.
Si la sculpture, selon la définition malveillante qu’en donna Ad Reinhard, c’est ce à quoi l’on se cogne quand on prend du recul dans une exposition pour mieux voir un tableau ; Si elle fait alors surgir du réel, selon la définition lapidaire qu’en donna Lacan, les images relèvent alors par opposition d’une sorte d’impalpable travaillé par le rêve et l’illusion. Des sortes de mirages ou d’élucubrations, de divagations (« tout ça c’est de la littérature ! », selon l’expression consacrée par les esprits pragmatiques). Leur manifestation concrète, objectale, dans un tableau ou un dessin en fait en quelque sorte de chimères. Des collages flottant entre deux règnes.
La modernité sous certains aspects a été et demeure la manifestation hallucinée et synthétique, presqu’enfantine d’un sentiment de dérive et de décollement qui s’accru depuis le développement de la pensée Baroque, accusé encore par les découvertes de Darwin, la Psychanalyse, la Relativité et ce que l’archéologie nomma vertigineusement au milieu du XIXème siècle « Préhistoire ». Redon rêva après Hugo des astres étranges, Kandinsky et Miro donnèrent à leurs figures un caractère erratique, hallucinatoire, une façon de satellites et d’amibes. Et sous l’euphorie d’un horizon nouveau, ouvert, s’insinua une inquiétude pascalienne : Nous sommes peut-être des corps voués à un espace et un temps trop grands pour eux, des corps troués comme des éponges, dérivant dans une obscurité visqueuse et sans bornes, informe. L’humanité vit alors peut-être dans les traces d’un passé dont elle découvrait ébahie l’existence rangé dans les strates empilées du temps le motif d’un refoulé faisant retour (on s’indignait aux théories de Darwin que l’homme puisse être destitué de son statu par la biologie), les inquiétudes dont les tracés fragiles agissaient en sous-main dans les poupées gigognes qu’ils portaient au ventre. La préhistoire, littéralement c’était tout ce qui n’avait pas été écrit, légendé. Ce qui n’avait pas été écrit c’était alors aussi d’une certaine manière ce qui n’avait pas été soldé. Ce qui n’avait pas été soldé d’émotions brutes, d’inquiétudes sourdes, d’épiphanies, de palabres lancées aux étoiles, de frôlements de peau, de rythmes et de fureurs, de bruissements et de mouvements dans l’ombre, d’horizons soudains dégagés, de falaises, de voix qui hèlent, de tunnels, de lagunes, d’éclats de lumière, de vent, de rochers, de sources, d’échancrures, de sentes, de falaises. Et tout cela vous revient dans la chimie des rêves, dans des récits emmêlés, des images évocatrices. Quand une époque contemple le fantôme qu’une de ses doubles a laissé dans un paysage de ruine mangé de végétation, quand l’on regarde soi-même à une réalité de soi dont on s’est défait comme d’une exuvie pour en accueillir une autre et cet exercice de dépouille et de déplacement perpétuel qu’est vivre. On nomme « chaine de vacances » ce moment où les Bernard-l’ermite se réunissent autour d’une coquille vide adaptée à la croissance du plus gros d’entre eux, chacun passant ensuite dans la coquille de l’autre. Et j’imagine ainsi confrontés tous nos possibles s’accordant dans une sorte de hiérarchie ou de « nuage de mots ». Il n’y a qu’à suivre, la main légère, pareille à un sismographe ou au bras d’un tourne-disque crépitant dans le sillon d’un vieux vinyle ces chemins de désir. Se dessinent alors d’un trait saccadé des formes, des figures, un terrain d’aventure sur lequel la main cour comme Buster Keaton dans le fameux traveling de Seven chances, fabriquant constamment et à rythme soutenu le terrain de ses chorégraphies.

Image : vue d’atelier Fabio Viscogliosi,été 2019.

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