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Josué Rauscher, le pèlerinage à Emmaüs

C’est un piège de l’esprit en quelque sorte : nous ne pouvons aborder au monde visible sans en faire un objet de notre monde visuel. C’est-à-dire, sans l’investir de qualités répondant au travail du regard. Il n’est nulle chose qui ne réponde de son apparence. Là peut-être est le mouvement essentiel de l’art : abolir toute indifférence.

Je ne sais pas, il me faut l’avouer, quels en sont les ressorts internes. S’il faut y voir une très ancienne habitude de vouloir faire parler le monde pour estomper le vertige, calmer l’angoisse ou la marque d’une pulsion dominatrice entendant tout construire depuis soi, le langage en démiurge autoritaire. Quelque chose d’autre encore. Nous ne savons jamais tout à fait ce qui nous remue.

Je constate seulement un désir des formes. Une attirance problématique en ce qu’elle concerne le regard, l’aptique et ainsi ne se donne aucune résolution concrète comme pourraient appeler la faim ou le désir sexuel. Le regard esthétique est une sorte d’appel qui ne semble pas pouvoir se combler. Il lance dans le vide.

On est l’esclave de ses désirs. Leurs objets nous retiennent. Je regarde. L’œil flaire, tourne la chose, s’emmêle au visible sans qu’il puisse enserrer l’objet, clore le geste. Aucune accroche ferme. L’expérience est singulière parce qu’elle dilate justement ce temps de la vue en un montage de regards. Le constat laisse perplexe : c’est beau. Et c’est comme un aveu d’impuissance. C’est beau, comme pour dire : cela ne dit rien, ne correspond à rien, cela échappe à ce par quoi les objets du monde pouvaient m’être parlants, familiers, des repères. Cela excède l’horizon des usages concrets. C’est beau comme pour dire : cela est hors de moi, et en ce que cela m’intrigue, m’attire j’en ressent comme la sensation à le suivre d’être poussé hors de moi, d’être ouvert. Si je veux descendre encore dans le fond de l’expérience, c’est le plaisir infantile d’apprendre, d’ouvrir l’étendue autour de soi, de décentrer, faire l’expérience excitante de l’espace. Et je touche alors à cette duplicité, cette impureté du désir qui lie la félicité du plaisir à sa violence, à l’angoisse du vertige. Il y a une peur très profonde qui remue dans le beau. Le beau est bizarre (Baudelaire), le beau désespère (Valery), le beau est sans concept (Kant). Il a liaison avec l’obscur.

Ce qui m’étonne, c’est la terrible simplicité, la trivialité presque de l’objet du regard. Des vases, des pots, des pieds tournés et d’autres variations formelles aux courbes souples, volubiles parfois dont les moulages gris clair, moyen ou soutenu étalent comme un inventaire élégant, silencieux. Une sorte de cabinet de curiosité tentant comme il en est le principe une forme de monde en miniature, un vertige familier. Les choses s’équilibrent, les socles entrent dans le jeu, devenant la manifestation du repos, de postures, scénarisant les objets tout en participant de leurs volumes. Tout n’est plus qu’ensemble, variations, tournures, ruptures de plans et souplesses serpentines, ondulations, figures de mouvements. Vestiges et signes épars, lavés, fantômes, édifices mimant les délires du désir, répertoire ou liste, atlas de formes, paysage et modulations, beauté nue des formes.

C’est un des principes fédérateurs du travail de Josué Rauscher, la mise en relations d’éléments jouant de connivences de formes, renvoyant l’un à l’autre par un jeu d’échos. Et ce qui pourrait passer de prime abord pour un entrepôt chaotique, un désordre, révèle une disposition, un arrangement précis, souvent teinté d’humour, un travail. Une communication silencieuse, un phrasé mat aiguillant la pensée. Une image s’impose, englobant tous les objets, les archives et les catalogues ; celle de correspondances. Installations et sculptures sont des pensées en forme, des tentatives d’accorder ce qui est épars, dispersé à la faveur d’une image poétique. Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection etc.

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