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le couloir de la mort

C’est une question lancinante avec son désespoir, comme un constat d’échec. Et le sentiment de celui qui a causé sa perte et le mesure dans l’intervalle fatal. Le couloir de la mort. Comment a-t-on fait pour en arriver là ? Comme si l’on avait marché au devant de notre propre perte avec toute l’inconscience ou la mauvaise foi, l’orgueil, tout l’aveuglement que l’on pouvait y mettre. Ou que l’on se soit trouvé confortable l’apesanteur de la chute, sa parenthèse, se laissant dériver sans effort dans sa détente. N’avait jusqu’ici de réalité que l’instant présent, que la dynamique qui nous projetait comme hors de nous même, nous faisant littéralement exister. Le temps suspendu d’un ralenti cinématographique. On dit d’un bateau qui a coupé ses moteurs mais avance encore par inertie qu’il poursuit sur son erre. Nous advenons dans la vie comme induits par un geste ou une série de gestes initiée longtemps avant nous, poursuivons sur l’élan, guidés par les ornières qui déterminent nos mouvements. Nous sommes dans l’entropie.
Le mythe chrétien comme tant d’autres nous fait commencer déchus : au temps des origines nous n’étions pas voués au labeur, à la souffrance, à la mort. Mais depuis la faute c’est désormais notre lot, notre espace et notre condition. Un événement a causé la bascule, nous a condamné. Ici un mot a été prononcé, un vol a été commis, une négligence. C’est l’événement par lequel nous commençons. Cris et pleurs au départ. Notre histoire commence par une chute et en perpétue le mouvement. Ce n’est pas comme à Lascaux un bison et un corps raide qui bascule. Ou peut-être est-ce au fond la même histoire : un oiseau totem nous regarde comme un admoniteur. Son œil nous sidère comme Gorgo, comme l’image qui se fixe, son profil comme celui qu’Hitchcock inscrit dans ses films nous dit que c’est une histoire mais qu’en tant que telle, elle est bien réelle. Le sexe répond à la mort dans une tresse comme un thyrse. Voici notre « il était une fois ».
Mais tout au fond persiste comme une mémoire de ce temps révolu qui cause notre désarroi, ou un désir de son idée, un idéal, un Eden. C’est ainsi que notre vie est anormale. Elle n’est que la version corrompue, dévoyée, intolérable certains jours de celle qu’elle aurait dû être.
Il nous semble chaque jour émerger un peu plus à nous-mêmes et c’est peut-être du fait de la globalisation, des médias, peut-être que le voile se déchire : le tableau est accablant. Des informations nouvelles nous parviennent chaque instant, s’empilent, chargent comment on le dit d’un témoignage accablant. Un anthropologue à la radio retourne sur son premier terrain : en 10 ou 20 ans toute la tribu s’est christianisée « pour devenir moderne » lui expliquent-ils, tous ont adopté comme d’un même mouvement le culte du « business », et chacun exhibe dans sa hutte un fusil kalachnikov importé de Chine. Des gens désoeuvrés, pleins d’alcool trainent dans la poussière en tee-shirt estampillés Fanta. A double titre ils sont marqués. J’ai lu chez Levi-Strauss le récit de l’extinction des derniers Indiens sauvages des Etats-Unis, les Yahi, vivant entre les affluents du Sacramento, à quelques centaines de kilomètres de San Francisco. Les quelques 250 individus qui formaient sa population furent encerclés et exterminés en 1865 par des colons. Une poignée d’entre eux échappa au massacre et deux hommes, deux femmes et un enfant furent aperçu furtivement en 1872. En 1908 c’était quatre vieux qui furent poursuivis et contraints d’abandonner aux pillages les quelques possessions matérielles qu’ils conservaient. En 1911, un homme d’une cinquantaine d’année nu et affamé fut découvert aux abords d’une ville. Il fut capturé et emprisonné. Il s’appelait Ishi ; C’était le dernier Indien sauvage des Etats-Unis et il mourut quelques années plus tard, scellant notre honte pour l’éternité – et nourrissant notre rage. Des physiciens auront une formule pour traduire les observations de Mark Bloch sur cette accélération qui étreignait les XIXe et plus radicalement encore XXe siècle jusqu’à confiner au vertige, à l’abrutissement. Un ordinateur aujourd’hui dispose d’une vitesse de calcul près de 4 millions de fois supérieure à celle que nos capacités biologiques nous permettent mécaniquement. Nous sommes largués. Un algorithme de trading à haute fréquence s’emballe, personne ne peut le suivre. Le temps de débrancher, une ou deux des plus grosses banques du pays seront précipitées dans le vide entrainant de proche en proches des entreprises et des pays, du vrai argent, de vrais gens. Le mot précipitation dira tout à la fois la vitesse et les larmes dont Henri Calet se disait plein et prêt à verser si on le secouait.
A tout niveau il semble que nous répondons de mouvements anciens. François Héritier situe au néolithique la naissance des stéréotypes de genre et le traitement inégalitaire qu’ils induisent. Une étude récente notait comme certains traumatismes individuels pouvaient se fixer à la fois dans le psychisme mais également dans les gènes pour induire et fixer des comportements sur plusieurs générations. Nous posons la question en sortant de l’adolescence à nos professeurs, nos parents, du paradigme de la croissance, produire plus, vendre plus toujours, être plus nombreux pour que les actifs payent les retraites de leurs parents. Nous sommes natifs de ce système et comprenons mal cet objectif contradictoire avec la nature finie de notre monde concret avec ses matières premières. Comme une équation mal posée. Nous nous étonnons que la nécessité de traiter les déchets radioactifs ne se soit pas posée en amont de son utilisation ordinaire. Nous nous étonnons du calibrage de la grande distribution, des modèles économique de l’agro-industrie. Que nous nous soyons mis dans cette situation pleine d’incohérences, de contradictions, perverse. Nous nous étonnons que des lobbies aient raison de la santé publique. Nous avons à nous étonner de tellement de choses avant d’entendre que notre histoire en a fait la norme. Qu’il est normal ici de pisser dans l’eau que l’on va boire.
Mais cela ne veut pas dire que nous n’avons pas notre part de responsabilité à ce qui nous arrive. Nous ne sommes pas exactement des tumbleweeds roulés par le vent. Nous contribuons chaque jour au monde dont nous sommes, à celui que nous rendons possible.
Dans la recherche de notre part de responsabilité, le livre de Christophe Fouvel, Ce qu’il aurait fallu, à paraître aux éditions de l’Atelier contemporain, s’annonce comme symptomatique de notre mélancolie actuelle, du mélange d’abattement fataliste et de révolte qui fait de nous des cyclothymiques. A la manière du Je me souviens de Pérec se profile une litanie de compromissions que l’on se rappelle avec reproche avoir tolérées ou vis à vis desquelles nous avons commis la faute d’avoir été trop peu regardant. Ainsi, il aurait fallu que les gens refusent dans les bars de s’asseoir sur des chaises Coca-Cola, Ice Tea, Red Bull ou je ne sais quoi d’autres. Que chacun refuse de poser son cul sur une publicité. (…) Il aurait fallu qu’il n’existe pas de raviolis en boîtes. De carottes déjà râpées. Que la mention Vu à la télé n’ait jamais été déposée.
Avec ce tableau à charge c’est la recherche d’une origine, une généalogie de la chute qui se dessine. Il aurait fallu se méfier des cadeaux Bonux. Il aurait fallu que Calvin Klein ne produise pas de Tee shirts sur lesquels il est simplement écrit Calvin Klein. Sans doute nous n’avions pas pris la mesure de ce qui dans un geste anodin se profilait de perversités. Nous n’avons pas vu le piège se resserrer. Nous avons consenti, nous y sommes amusés, nous sommes pris au jeu, avons accueilli naïvement les séductions, les insinuations.

A titre personnel c’est au moment des attentats de Paris en 2015 que la question a changé de formule pour que le « qu’est-ce qu’il arrive ? » éberlué à chaque écho reçu d’un conflit, d’un attentat, d’une guerre ici où là dans le monde devienne un « qu’est-ce qu’il nous arrive ? » hébété. Peut-être parce qu’a ce moment j’ai compris que le mal, pour le nommer caricaturalement ne venait pas de l’autre, d’un lointain vague sans partage, mais, comme les cours d’histoire sur la Shoah à l’école me l’avaient fait pressentir, qu’il était comme une tumeur que nous aurions fermentée au fond de nous mêmes. Ce qui n’était jusqu’ici qu’une réflexion est devenu une sensation. Cette possibilité manifestée depuis Hiroshima, électrisant la guerre froide, dans laquelle l’humanité était entrée de se détruire, de s’anéantir en un geste. Les tortures, les abjections qui avaient pu naître au cœur des hommes dans ce que l’on apprenait de la seconde guerre mondiale, des goulags soviétiques, de l’Indochine et du Vietnam, de la guerre d’Algérie bientôt. Sournoisement, moins spectaculairement, les scandales alimentaires, sociaux, écologiques s’installant comme un leitmotiv des informations de 20h, la réalité manifeste, quoi qu’en disent les sceptiques, de l’anthropocène. Nous étions la cause de la souffrance d’autres hommes, de la souffrance animale et de l’extinction d’espèces, du dérèglement climatique, de la pollution des mers, de l’air, de la ruine d’écosystèmes. A la fois les bourreaux du monde et dans un retournement absurde, la cause de notre perte, notre propre prédateur.
J’ai cherché alors dans l’histoire à questionner les traces, les témoignages laissés dans la pierre de nos grands mouvements, de nos pulsions, visant d’abord les cultures qui me semblaient avoir mis en œuvre le plus manifestement ce modèle de l’exploitation orgueilleuse des ressources naturelles, contre celui de la culture, symptômes de l’aberration présente.
« Les premières civilisations sont esclavagistes. Un groupe de guerriers, secondé par des prêtres, astreint des masses paysannes au travail et confisque le surproduit. » L’écriture, écrit Pierre Bergounioux, est fille de l’esclavagisme, née de l’exploitation des hommes, d’un inégal partage des biens, du travail forcé. « Nul n’est plus en mesure de se remémorer le nombre et le nom des milliers d’esclaves qui peinent sous le fouet, s’ils ont ou non exécuté leur tâche, versé tout ou partie du tribut exigé. Un seul quantitatif a été franchi. » Est-ce l’anthropisation du monde qui induit son entropisation accélérée ? Ou est-ce le fait d’une partie seulement de l’humanité, d’un mode particulier d’existence ?
L’anthropologue Philippe Descola, note que les distinctions que nous pratiquons parfois comme relevant du bon sens sont en réalité déterminées culturellement. La distinction stricte entre ce qui relève de la nature et ce qui relève de la culture n’est pas universelle. Et comme disait Pascal : « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Chez les Achuar ou « Jivaros » de haute Amazonie qu’il a fréquenté, comme dans d’autres peuples et d’autres cultures sur le globe, la rupture que nous nommons et vivons de la nommer laisse place à une continuité. Plantes, animaux et hommes appartient à une même entité et ne sont que des apparences transitoires, interchangeables. Tous ont une même identité morale. L’ethnologue anglais Adrian Tanner a fait les mêmes observations chez les Indiens Cri du grand Nord Canadien. Tous les hommes n’ont pas résolu comme l’Europe l’a énoncé par la voix de Descartes de s’élever au-dessus des êtres et des choses alors objectivées, « comme maître et possesseur de la nature ». Ailleurs dans le monde, écrit Descola, bien des cultures n’ont pas isolé la nature comme « un domaine à part, extérieur, où tout a une cause que l’on peut scientifiquement étudier, et où tout peut être mis au profit au service des hommes ». L’extraordinaire développement des techniques qui a caractérisé l’activité en Europe dès le XVIe siècle environ et a connu une apogée aux XIXe et XXe siècles découle très certainement de ce que les civilisations européennes aient ainsi fait une distinction très nette entre l’homme et le reste des êtres vivants et même du monde en son ensemble. De s’être porté sur un autre plan, de s’être extrait, lui a permis de passer outre certains conflits moraux et d’engager des recherches scientifiques, la nature étant à distance, elle pouvait faire l’objet d’une observation spécifique, d’expériences et de n’importe quel usage que l’homme jugeait à son profit. C’est cette manière de séparer qui a légitimé l’exploitation brutale des esclaves noirs considérés comme des bêtes dépourvues d’âme et des animaux eux-mêmes considérés comme des choses dépourvues de sentiments et de pensées. En réalité, cette construction hiérarchique imaginaire dont sont issues à la fois l’exploitation des êtres et des choses considérées comme des « ressources » et cette « rationalité cognitive instrumentale » dont parle le sociologue Max Weber ont permis les conditions de développement d’une violence généralisée et d’un désenchantement du monde qui abouti autant aux Lumières qu’à « la perte d’un sens unifié du cosmos » responsable d’une crise morale et culturelle manifestée dès la fin du XIXe siècle par un « polythéisme des valeurs ».

Image : Jean-Luc Blanchet, civilisation, effacement.
La série à voir: ici.

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