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Lectures octobre/novembre

C’est tout en précipitation, en rognant sur les heures. Pour pouvoir en répondre, mais aussi par appétit, pour donner du bois à quelques réflexions en cours. Comme ça jusqu’à cinq livres en lectures croisées avec presque toujours leur lieu, celui-là posé au calme des toilettes, dans le seul lieu d’isolement de l’appartement, cet autre dans le sac et qu’on le voit aux bords usés, un sur l’ordinateur, sur la table basse du salon, un autre au bureau avec la pile reçu dernièrement, posés sur la bibliothèque, mais horizontalement, pour les distinguer des autres. Il y aurait à dire sur la partition du cerveau et comme chez Proust le rapport de la lecture à l’espace. J’aurais voulu parvenir à en faire retour chaque mois par un bref commentaire, en dire pour chacun le plaisir, l’intérêt que j’y avais trouvé ; me suis retrouvé noyé.

Lu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire de Virginie Gautier (éditions Publie.net, 3,99€).
Et rien que le titre déjà induit ce qu’il y a de vertige, de déplacement de soi quand dans le voyage il n’a rien du simple trajet ou de l’utilitaire mais, même au plus proche de chez soi, au dedans, relève de l’expérience. Ici les lieux et les moments se confondent, il est question de lignes, de frontières dans leur mouvance et de livres, de musiques qui traversent la tête en leurs échos. Il ne faut rien forcer, simplement attendre et traverser les territoires au dedans comme au dehors, poser le regard sur la ville, les paysages, les routes, rêver aux dessins des réseaux, des cartes. On ne saura dire combien nous est précieux et essentiel cet imaginaire de la fuite, de la route, de l’échappée, des villes et des géographies.

Lu face à / morts d’être de Nicolas Grégoire (éditions Centrifuges, 11€).
On ne sait jamais si écrire c’est écrire sur ou depuis ou avec ou à côté ou en face de. La réalité devant nous regarde depuis son silence ou son vacarme et on n’atteint pas, ce n’est pas ça. Toutes les tournures et toutes les formes que l’on essaie ne sont au fond que des gesticulations pour essayer d’atteindre mieux, de rejoindre mieux et de se sortir de soi. « Il faudrait tenir, autant que possible, je hors de soi, le tenir dans le terriblement humain ». Morale et capacité se mêlent comme depuis là Shoah la question de savoir s’il était possible encore après ça d’écrire un poème ou si toute tentative ne pouvait qu’être en deçà, sans commune mesure, aberrante même dans sa tentative de donner à penser l’impensable. « Ecrire à partir du génocide ? Ou plutôt écrire avec le génocide ? J’ai l’impression qu’on est toujours trop à côté ». Génocide même, n’est plus qu’un mot.
Mais comment vivre avec ces mots coincés en travers de la gorge, ces images inexpliquées ? Comment être le témoin qui ne témoigne pas ?
Comme le fait Claude Lanzmann avec son film Shoah, Nicolas Grégoire choisi d’accompagner son texte d’images des lieux vides, ne montrant plus rien qu’une forme d’absence ou de silence chargé. Et la voix s’essaye à dire depuis l’échec à dire, toute en syncopes, par bribes, à penser l’impensable. Marie-Josée Mondzain l’écrit quelque part : « il y a des images qui incitent à penser et d’autres qui empêchent de penser ». Ce qui travaille la langue ce sont justement ces limites.

Lu Remarques sur le regard (Picasso, Giacometti, Morandi) d’Yves Bonnefoy (éditions Calmann-Lévy, 30€). Dans ce long essai, Yves Bonnefoy oppose Giacometti et Picasso dans ce qui les travaille, la recherche répétée de la présence pour le premier et quelque chose comme le travail du symbolique, du langage de l’art et de la peinture pour le second. Giacometti abandonne après la mort de son père ses recherches surréalisantes sur la forme pour se consacrer dans un retour à une figuration plus conventionnelle disons, qui scandalisa ses anciens amis, à la figure et au portrait. Ne lui importe pas d’être moderne ou d’être partie prenante de la modernité, il sonde inlassablement l’effroi perceptible au fond de l’être, la masse affrontée du visage, sa dynamique dans l’espace. Picasso, selon Bonnefoy, s’il porte lui aussi cette inquiétude, la déjoue ou s’en déjoue, la détourne pour répondre par la créativité la plus bouillonnante, par un jeu sur le langage pictural. Il détourne le regard, ne s’y laisse pas prendre comme le fait Giacometti.

Lu Des objectivistes au Black Mountain College (Zukovsky, Reznikoff, Oppen) de François Coadou, Philippe Blanchon et Eric Giraud (éditions La Nerthe, 10€). Tiré d’une conférence tenue à l’école supérieure d’art de Toulon Méditerranée, le livre en conserve une expression très pédagogique, attaché à réinscrire les noms dans leur contexte tout en précisant les singularités de leurs œuvres. Si tous ou presque avons connaissance du mythique Black Mountain college, du mouvement Imagistes et peut-être même des Objectivistes, il faut convenir que tout cela nous reste souvent assez vague. En quatre textes synthétiques, les auteurs dressent les portraits de trois poètes majeurs de la modernité outre Atlantique et du mouvement qu’ils initièrent et participera du champ théorique et esthétique de l’aventure éducative du Black Moutain College.

Lu Avec vous ce jour-là de Sabine Huynh/Lettre au poète Allen Ginsberg (éditions Recours au poème, SP).
Les familiarités que l’on entretient avec certaines œuvres, certaines figures, les façons qu’on a d’y revenir, de leur demander pour soi, en font pour nous comme de certains proches, de certains lieux, des points de repères. Et l’espace ou le temps n’y font rien, ce que vous lisez et qui littéralement vous répond, détermine votre conduite est contemporain de votre propre regard, vous dialoguez avec un parent, un ami. Dans Proust est une fiction, François Bon nous promenait ainsi dans sa tête ou sa grande bibliothèque intérieure et on l’apercevait en retrait, tapant sur son portable les morceaux de conversations interceptés entre Proust et Baudelaire. Une autre fois, dans une grande liste mentale il recevait les pépites lapidaires que devait lui confier Keith Richards en fulgurances hallucinées. Et de Charles Julliet j’avais lu un jour la longue lettre qu’il destinait à Cézanne près d’un siècle après que celui-ci se soit éteint. La lettre de Sabine Huynh est à géométrie multiple, comme le sont généralement les lettres, dans la liberté où elles sont de n’être pas a priori un genre littéraire. Il s’agit tout autant, d’une biographie (d’une autobiographie en miroir ?), d’un essai mais passé par le filtre du récit personnel, de l’ordre des confessions, que d’un commentaire ou témoignage, une lecture le l’œuvre de Ginsberg en regard de sa vie. S’y multiplient les points de rencontre, que ce soit à l’occasion d’une lecture publique quelques années avant sa mort, moment qui devait devenir déterminant, que par l’œuvre, lue en profondeur, assimilée ou les coïncidences de dates, folie maternelle, métissage culturel et cultuel. Après ça vous vient une furieuse envie de retourner voir dans votre bibliothèque Howl, dont vous apercevez la tranche, de lire enfin Kaddish.

Lu Fragments du dedans de François Bon (éditions Grasset, 18€). Je le savais travailler à un abécédaire, mais dans le moment j’avais pensé à cette série en cours sur son site dans laquelle il revenait sur les livres qui l’avaient fondé : Histoire de mes livres. Ce n’est pas la première fois qu’un livre se serait formé depuis des fragments quotidiens ou presque. J’avais comme ça suivi Tumulte, expérience d’écriture en ligne et photographies avant que soit publié le livre. J’avais comme ça lu quelques fragments sur Led Zeppelin, de ce qui deviendrait l’essai Après le livre, la liste des objets tenant place dans son autobiographie (Autobiographie des objets), et dernièrement ces cent billets qui constitueraient son Proust.
Après l’époque Minuit, il me semble que chacun des livres publiés chez Fayard, Albin-Michel, au Seuil, ici chez Grasset et même Verdier avec Paysage fer constituent un déploiement autobiographique. Rien n’est convoqué jamais comme un absolu abstrait mais pour ce que ça détermine ou signifie dans sa propre expérience comme traversée. Dans la forme cursive de l’abécédaire se dessine quelque chose à la jonction des notes du Tumulte et de l’Autobiographie des objets. L’arbitraire apparent de la forme, la longueur inégale des entrées (parfois juste une question, une remarque, parfois presque deux pages, mais jamais plus), leur apparent survol désinvolte, l’humour qui s’y glisse parfois, dessinent une de ces autobiographies possibles. Une biographie au pas de course, vive, enlevée laissant à chacun le loisir de plonger dans ces portes obscures qu’il laisse entrouvertes. L’abécédaire donne l’opportunité de grands écarts, de l’hétéroclite ou du bizarre façon cabinet d’amateur ou magasin de brocante, jouant sur plusieurs plateaux (avec des abîmes quand on tombe entre deux), il laisse aussi à la faveur d’un abandon favorable atterrir ici des mots dont on aurait pas cru qu’ils aient été tellement signifiants ou même encore jouer de renvois et de bégaiements (qu’après qu’Abandon ait donné le mouvement, Abécédaire évoque le Z forcément déjà à venir tout au bout, qu’équilibre se cherche à trois reprises, que Fuite et Futur se suivent, Y soit le seul mot qui en une lettre se propose de tenir la rubrique des Y, que Rêve soit renseigné par la lettre X : « X comme Rêve » …). Le livre se retourne constamment sur lui-même, comme c’est habitude chez François Bon, Littré pas loin comme outil et dévoilant la poésie qu’on trouve aux définitions, aux listes, à ces formes comme chez Rabelais ou Lautréamont, Fénéon, le cœur de la langue.

Lu Duras/Godard dialogues (Post – éditions Centre Pompidou, 14€) On se demande comment deux auteurs de cette nature peuvent s’entendre. Non pas qu’il paraisse improbable qu’ils puissent s’apprécier, mais s’entendre, entendre l’autre sans écouter davantage l’écho en soi de ce qu’il énonce ou ce que soi déjà on veut y lire. Godard à cet égard est invraisemblable et tout à son idée. Les échangent prennent souvent l’apparence d’un dialogue de sourd ou de deux monologues parallèles qui parfois, contre toute probabilité se rejoignent ou font mine de. Tout à ses obsessions, ses contradictions, en ellipses, il n’est pas toujours facile de le suivre dans le détail. Pourtant en 79, 80 et 87, une conversation semble se suivre et une certaine histoire du cinéma dans ses rapports à l’écrit ou au littéraire se dessiner.

Lu Le nu au transept de Claude-Louis Combet (éditions l’Atelier contemporain, 18€). Ce qui fascine toujours chez lui c’est cette impression de coulée, une certaine volubilité qui vous porte tout en ondulation d’un bout à l’autre du récit, d’une traite, presque d’un souffle. Claude-Louis Combet y poursuit son exploration presque sadienne d’une érotique religieuse où l’esprit se confronte à la chair, au corps pour aboutir à une extase ambiguë ou travaillée d’ambigüités. C’est une réhabilitation du désir et de sa puissance spirituelle, une théologie du corps.

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