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Confession : à part une courte période, lycéen peut-être, un peu avant ou un peu après, sensibilité adolescente, romantisme, attrait pour les virtuosités graphiques, je suis toujours passé à côté des grandes toiles sombres de Velickovic, dessins vigoureux à la plume ou au pinceau, pleins de tensions et de torsions, familiers de cette beauté convulsive qu’annonçait Breton et que je voulais bien entendre pourtant.
Et même de plus en plus, perdant progressivement ma sensibilité première pour ce que l’on pourrait appeler la technique, le dessin anatomique et ses complexités, ses virtuosités. Je me souviens d’expositions collectives en galerie où, par exemple, je dédaignais de grands corbeaux sur fond noir avec giclures de sang, trop dramatiques, trop grandiloquentes à mon goût, trop gotiques pour me figer devant d’inlassables figures passablement mongoliennes de gris, mauves lavandes, roses pâles, gênantes ou gênées de Jean Rustin. Il fallait pourtant, d’être accrochés aux mêmes cimaises, de partager les mêmes lieux, les mêmes groupes d’amateurs, que les deux peintres avec d’autres, comme Dado ou Cremonini, Ronan Barrot, Michel Potage pour la génération d’après, forment une vague famille. De ceux qui semblaient bloqués dans l’antichambre de l’officielle contemporaine, n’en étant ni tout à fait étrangers, ni tout à fait acceptables. De ceux dont parmi les responsables de musées et les critiques on ne parlait pas mais dont on pouvait faire l’éloge post mortem, annonçant en être un vieil ami attentif, un familier de longue date. A priori ce n’est qu’une question de goût qui, comme sur bien d’autre sujets, exprime une singularité autorisée. Il va de soi que l’on puisse plus ou moins apprécier tel physique, telles saveurs, telles expériences ou esthétiques. Et l’absence de consensus peut rassurer parfois relativement à un certain sentiment d’uniformisation pour ne pas dire de conformisme croissant. Ceci dit, ceux qui le connaissaient rappellent aujourd’hui comme il était sympathique ou attentif, soutient ou de précieux conseil, d’agréable voisinage, plein d’histoires. Alors forcément on se reproche de ne pas trouver en soi d’admiration pour cet homme qui de loin vous parait a priori tout à fait sympathique. On se dit que peut-être on a manqué quelque chose. Ces chiens, ces corps de suppliciés qui semblaient tous sortis du Christ de Grünewald, des planches de Muybridge, cette façon de tendre les courbes qui m’évoque toujours Matthieu, moustache et pinceau, regard de défi comme un mousquetaire, ces corbeaux que d’autres trouvaient puissants et graves, pourquoi je n’ai jamais pu y voir qu’exercices, clichés, esbroufe d’un peintre un peu conservateur cachés dans les plis de la vieille Europe ? Pourquoi là où se disait sans doute une obsession je ne pouvais voir qu’un exercice de style ? Pourquoi suis-je toujours passé à côté ? Tout le monde à son plafond de verre, ses limites et je sais ne pas y échapper plus qu’un autre quand bien même on travaillerait à cultiver un éclectisme aventureux. On pourrait dire qu’il est par certains côtés un frère de Bacon, mais un Bacon qui serait tout entier tombé du côté de ce que j’aime le moins chez lui, là où la puissance globale étant moindre réapparait une dimension illustrative qui nous laisse butiner des anecdotes. Les couleurs chez Bacon sont parfois d’une puissance hallucinante, là les gris, les noirs, les rouges sont tellement attendus dans ce qu’ils disent qu’ils acquièrent pour moi une expression de surenchère rhétorique, de cliché. Il ne faut plus qu’un corbeau posé sur un fil téléphonique, un ciel balafré d’une accroche rouge sang et j’entends le « never more » de Poe sous la couverture d’une édition de poche. Le reste tient peut-être à la génération, fait que ce que l’on appréciait dans les années 80 ou 90 nous semble aujourd’hui daté comme il se fait que les formes si spécifiques d’un moment soit nous fascinent d’être des sortes d’OVNI soit ont perdu leur saveur. Et l’ambition classique qui traverse l’œuvre, sa nostalgie peut-être le condamne à être en deçà des Greco, des Rembrandt, des Velasquez ou des Goya dont la série des peintures noires pourrait pourtant être un des modèles.
La question se retourne alors et je dois me demander pourquoi ma sensibilité m’a fait ce jour d’alors et d’autres fois, visitant d’autres expositions, dédaigner Velickovic et donner mon attention à Rustin. Alors même qu’il me semblait chez ce dernier aussi à la longue trouver un petit quelque chose d’automatique ou de routinier qui conférait à ses portraits quelque chose de dépoli que je retrouve aussi parfois aux œuvres de Giacometti lorsqu’il délaisse l’observation directe pour travailler d’après le souvenir ; lorsque l’idée donne à ses têtes, ses silhouettes, quelque chose de schématique qui ne s’inquiète plus des détails particuliers qui singularisent chaque chose en lui donnant un caractère propre pour devenir des archétypes.
C’est d’ailleurs sans doute ce qui me fait m’attacher à la réalité concrète, utilisant les détails ou l’anecdote pour garder le contact avec l’expérience courante, le goût du réel.
Alors, malgré tout, cette affection qui n’est pas étrangère à ces présences nues à la fois embarrassée et naïves qui assument comme on voudrait le faire le silence et le dépouillement. Un certain épuisement du geste et de la palette et une discrétion feutrée éloignée du spectaculaire et de l’emphase des œuvres du premier. Une plus grande singularité de sensibilité. Je n’ai croisé qu’une fois Jean Rustin dans un vernissage avant sa mort. Déjà âgé, en fauteuil. J’étais encore étudiant. N’ai échangé qu’un bonsoir ou un bonjour timide. Je ne sais pas ce que c’était pour lui que de s’engager de manière répétée dans le travail du portrait, donnant l’impression de ne plus peindre inlassablement que le même et unique tableau.

Image : Vladimir Velickovic, paysage.

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