donjon

Regarder voir

Voir, est-ce nécessairement rebondir et ricocher, toujours s’éloigner de l’objet réel de la vue pour en relever, en rassembler le champ lexical en un enchainement d’associations diverses ? Une fascination n’avoue-t-elle pas une crainte, un vertige dont elle se garde à travers ce mouvement — ou simplement le désarroi que cause la nudité de l’apparence, inaccessible, singulière, effroyablement lointaine dans sa proximité même ?
Le réel sur lequel la réalité appuie son monde, comme à une présence mal définie est insondable derrière ses cloisons. Par nature continu, étendu, absolu et mobile.
Est-ce que la vue est nécessairement contaminée, voire assujettie au savoir qui la légende et l’indexe ?
Ne faisons-nous que ventriloquer les objets du monde ?
Alors que je laisse mon regard glisser du bord de la table sur laquelle j’écris, au dossier de la chaise qui lui est appariée, les motifs du cannage invitent dans les doublures de la vision l’image ou l’idée d’une ruche, des alvéoles couvrant les claies, du diaphragme d’un appareil photo, du système de moucharabié mécanique qui équipe les vitres de l’institut du monde arabe, à Paris. Et derrière chaque image dans une perspective qui s’estompe se laisse entrevoir tout autant de réminiscences, d’associations en un labyrinthe de galeries, de couloirs. Dans le même mouvement, instantanément s’installe, translucide et flottante, la composition ovale de la nature morte à la chaise cannée de Picasso. La date de 1912. L’album qui l’accompagne. Du petit tableau, le cerclage de corde qui ramifie dans ses propres perspectives vers une cale de mise à l’eau, synthèse qui clignote sur l’image de celle du port d’Erbalunga, en Corse et de celle du port d’Hyères. S’y laisse voir un cabestan, un treuil rouillé, la baille de mouillage et les taquets sculptés par l’usure des frottements, la rouille et les multiples couches de peinture, le davier, la proue d’un cargo, le bruit du nœud qui craque sous la tension sur une bite d’amarrage. Par-dessus lesquels reviennent des terrasses de café, des chaises signées Baumann et des détails prélevés à l’architecture d’Hector Guimard, à l’Art Nouveau. Le mot laque que mon regard caresse avec la couleur garance, le rouge fumé de noir des petits meubles chinois dans la pièce où chez le grand-père se faisaient les conversations. Et puis les baguettes qu’avaient réalisés les enfants lors d’un séjour à Aomori. Et puis le nom d’Eileen Gray. Sa maison, son amant, Le Corbusier qui nage, qui peint des formes sur un mur. Le piètement de fonte se confond et se superpose à celui d’une table sur la terrasse du café Le Chantilly, place Puget, à Toulon. En même temps qu’à un morceau de la terrasse chez mes parents. Il est question de feuilles mortes qui s’amassent dans ses terminaisons et de la fontaine de rocaille et de mousse qui constitue l’horizon du Chantilly. Des pieds des anciennes machines Singer reconverties en dessertes et qui branlent lorsque l’on s’y appuie. De quelques autres images et associations fugitives que je n’ai pas le temps de suivre, de nommer et qui se laissent entrevoir furtivement, comme à travers les wagons d’un train qui passe sur un quai. Puis des chaises d’inspiration Breuer sous lesquelles je glissais enfant, patientant dans la salle d’attente du cabinet de mon père. La toile orange d’une banquette. Le verre et le chrome de la table basse. Je peux entendre les voix, me revoir allongé sur le dos, passant le bout de mes doigts dans les trous du cannage jusqu’à ce qu’ils coincent à l’articulation de la première phalange. Et sentir la morsure légère qui a laissé autour de chacun d’eux un cercle rouge et blanc.
Le chalut semble infini et continuerait de superposer, d’équilibrer ou d’accoler en une génération fluide, spontanée, tout ce qui, de proche en proche, constitue mon savoir, ma mémoire, mon environnement, à la manière d’un siphon vers lequel tourbillonne au fond de la baignoire tout ce que l’eau contenait.
Chaque station du regard produit et relance un enchainement semblable de manière qu’aucun vide se semble pouvoir se faire. Que rien n’échappe jamais à cette prise en charge, à cette machinerie inlassable qui feuillette et consulte, indexe et nourri les stratifications en lesquelles la vie dépose en nous sa pulpe.
Une partie de moi est passée sur mon épaule pour considérer ce en quoi j’étais pris. En prendre note. Sur quoi le regard se retourne alors, dans le ciel mental ?
Un geste volontaire tranche dans cet écheveau. La mécanique du corps récupère l’attention, ma main replie le carnet, y glisse le stylo, serré entre les pages. Mes jambes me lèvent. En ces quelques mouvements sans doute je m’accorde tout entier à l’instant, à la chorégraphie précise qu’il réclame, entrainé pourtant par la décision qui a été prise et qui me fait enfiler mon blouson, franchir la porte, traverser la terrasse en regardant au loin la vue qui se fait par l’association des pins qui se tordent en touchant tantôt l’ombre tantôt la lumière, et la mer au loin. Et c’est pour me formuler ce plaisir que j’éprouve dans la contemplation de cet objet hybride fait tout à la fois de la profondeur, des nuances, de l’architecture de l’espace et de la chorégraphie des troncs, qu’à nouveau tourne le projecteur ou l’appareil à diapositives. Qu’une main abstraite tourne les pages de mes livres intérieurs pour me proposer des séries d’affiliations, comme un bonimenteur accrochant le passant, le saturant de phrases, d’apostrophes, de sophismes pour empêcher en lui tout mouvement critique, toute initiative, toute velléité d’indépendance.
Je gagne ma chambre hébété, avec la sensation d’avoir pioché et sondé une quantité de galeries, de tunnels, souriant de me reconnaitre en une ultime projection le frère de cet indescriptible animal dont Kafka a donné le portrait des angoisses, de la cyclothymie dans Le Terrier.

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