utopia

ZAD

Il avait été imaginé -par qui et pour quoi ?- qu’ici serait bâti un aéroport gigantesque.
A ce qui s’envisageait dans le secret de quelque élan d’égo et pour marquer peut-être une foi et le symbole par lequel ses fidèles se reconnaitraient, on avait donné des raisons pragmatiques : les nécessités du trafic aérien, le sous-dimensionnement des structures existantes. Les justifications techniques dédouanent, il suffit de nommer des experts, de brandir le bon sens.
D’autres avaient dit par des mots et des actes un autre visage du bon sens et indiqué des conclusions différentes.
Il n’y avait à tout prendre aucune nécessité réelle ou disons pratique à ce gigantisme dont le coût s’avérait même indécent. Et de plus là où l’on ne voulait voir qu’un désert vivaient des vies légitimes et précieuses même, quelques agriculteurs, une faune et une végétation qu’il fallait considérer.
Il avait fallu se mettre corps debout contre l’appétit précipité des pelleteuses et cette image surtout d’un grand complexe bétonné et moderne où atterriraient et décolleraient continuellement des avions, dans un anglais international, un fumet de kérosène et de pneus brûlés, et de milliers ou de millions de conversations téléphoniques.
S’était essayé et affirmé dans quelque chose qui tenait lieu d’une utopie farouche une façon de vivre moins tapageuse et plus harmonieuse, plus sobre, plus simple et peut-être plus humble. S’était dit un possible qui pouvait faire exemple en répondant à une petite échelle à quelques-uns des enjeux que l’époque réclame, s’était esquissé une voie alternative. S’était fait entendre une dissonance.
La violence était là plus que dans l’occupation somme toute pacifique, simple et si l’on veut pittoresque de quelques lopins de terre par une petite communauté débrouillarde de moins de 200 personnes.
Cela justifiait un retournement sur cette violence symbolique, l’affirmation d’une initiative populaire, d’une vie à l’écart pour ne pas dire radicalement opposée au modèle capitaliste productiviste et consumériste, d’une violence physique radicale. Des véhicules blindés, des matraques, des armes, flashballs, lacrymogènes et grenades. Les blessés étaient mêmes traqués, leur évacuation retardée, ceux qui en voisins offraient accueil à qui venaient taper à leur porte, assiégés. Les baraques de bois longuement montées par un effort artisanal collectif étaient retournées comme l’on renverse des statues d’un mouvement iconoclaste. Ainsi, on s’acharne à tuer et même pulvériser, défigurer en redoublant de coups ces insectes ou araignées qui ont pour tort de revêtir une apparence qui nous fait peur et d’avoir osé passer dans l’espace de notre regard.
Lorsque ce qui apparait comme une idéologie n’a plus autorité légitime, c’est-à-dire effective et reconnue, pour ne pas dire ressentie par une partie croissante de la population, lorsqu’elle s’avère incapable de répondre aux enjeux, aux crises, aux inquiétudes, aux aspirations elle use généralement dans un sursaut d’orgueil d’autoritarisme.
Aujourd’hui où tentent de s’inventer, dans une forme de sursaut du vivant face à un mouvement pathologique et mortifère, des manières de penser, de voir, de vivre plus raisonnées, moins agressives qui pourraient cesser d’attiser le feu d’une mécanique obsolète et épuisée, la crainte cabre une partie de la population et ceux qui la représentent ; l’arme d’une sorte de violence de la détresse qui est peut-être une manière de décompenser cette détresse qu’elle ne s’avoue pas. Si une première modernité imposant sa géométrie par une hégémonie cartésienne voyait dans l’urbanité une issue aux obscurités, un nouvel air, une libération, un horizon humain en somme, le système rationnel qui a été mis en œuvre est apparu aujourd’hui au contraire comme néfaste à la vie, voué au développement de systèmes d’objets au détriment de la vie humaine qu’ils entendaient servir et de la vie en général. C’est ainsi que depuis 68 s’invente régulièrement un retour à la terre, une reprise en main de sa propre existence, une prise en charge de ses propres moyens de subsistance.
Par un geste de scission violente ici mais dans tout un jeu de manœuvres politiques à l’œuvre ces derniers mois pour ne pas dire cette dernière décennie, c’est un gouvernement, une oligarchie mais aussi une partie de la population dont nous sommes, comme par confiscation, ou par séquestration, sans le vouloir, qui cherche à tenir et fermer la forteresse. Qui pousse le cadavre dans le placard. Qui désavoue la cause commune, se désolidarise se ferme les yeux. Ce que ça manifeste sans le dire c’est une idéologie identitaire, une difficulté à penser la complexité de l’identité (les identités), la différence (les différences), une forme d’arrogance et d’insuffisance conceptuelle qui sous certains aspects progressistes s’avère extrêmement conservatrice. C’est une tyrannie fonctionnaliste abstraite qui, sous le principe d’objectivité entendue comme vérité, légitime à ses propres yeux l’assujettissement des subjectivités animale et humaine. Et si dans un premier temps nous brandissions pleins d’espoirs des slogans inconditionnels du progrès, de la modernité servis par une croissance exponentielle, absolue, abstraite.  » Moulinex libère la femme « , la machine libèrera l’homme du labeur à la faveur de loisirs. Aujourd’hui, fidèle aux anticipations de Ray Bradbury ou de George Orwell, la logique poussée jusqu’à l’extrême, jusqu’à l’absurde, fait que les objets, le système économique des objets asservi l’homme, l’aliène et grignote chaque jour un peu plus de son espace vital. La sage devise de Socrate que reprenais Molière selon laquelle  » il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger  » a été retournée par la société de consommation qui fait de chaque consommateur un être consommé par cette injonction à consommer. De ces logiques il est urgent de sortir, certains l’ont compris, d’autres retirés sur leurs dunes, dans leurs tours, derrière l’illusoire protection d’une étroite clôture se croient préservés par un ordre qu’ils ont cœur à maintenir.

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