Autobiographie des livres

C’est un projet dont on avait rêvé mais dont on mesurait l’ampleur et qu’il devait s’entreprendre à une étape bien plus avancée du chemin, n’étaient restées que des notes et cet espèce d’astre visible dans certains mouvements par-dessus l’épaule. Il y a quelques mois, j’en avais même confié l’idée à FM Deyrolle lorsqu’il m’avait interrogé sur mon rapport aux livres, à la lecture : j’y avais pensé un instant à vrai dire, à lui répondre par un portrait de ma bibliothèque, parcourant méthodiquement les rayonnages pour en extraire la mémoire, quand acheté, où, lu à quel moment, quelle anecdote qui reste, à quoi ça se relie et que forcément ça aurait dessiné un peu d’un autoportrait comme je l’avais fait avec mes articles sur l’art (Autoportrait en visiteur, articles 2006-2012, à paraître).
On a tous comme ça des projets en suspend, pas toujours l’énergie pour les entreprendre, les épaules. Alors bien sûr, quand François Bon amorce l’histoire de ses livres, comme s’il s’agissait d’étendre en reprenant l’idée de série régulière ce qui était à l’œuvre dans son Proust est une fiction découvert lui aussi au jour le jour dans cette idée folle d’y consacrer un texte quotidien en allant jusqu’à cent, comme s’il s’agissait de poursuivre ce qu’il avait ménagé dans son Autobiographie des objets en terminant par l’armoire aux livres, c’est avec hâte et plaisir que l’on lit.
Si c’est un lieu commun d’envisager derrière chaque œuvre comme un autoportrait en filigrane de son auteur s’y imprime, on ne peut pas passer à côté de ce qui fonde une bonne partie sinon tous les livres de François Bon : non pas tant une implication involontaire qui laisserait ses traces dans la matière comme le sculpteur ses empreintes digitales dans la glaise que le projet de se saisir rétrospectivement d’une histoire qui à la fois vous dépasse, est un fait de société (la culture américaine après guerre, le rock…), et vous constitue. Et plus précisément : tenter à la fois de s’atteindre dans la figure mouvante qui est la notre et qu’il faut sans doute envisager en amont de notre naissance dans les paysages, les gestes, la généalogie (grand projet de Bergounioux) et tenter de saisir ce mouvement de l’histoire en train de se faire et témoigner de ce qu’il modifie (réflexion d’Après le livre très présente aussi dans l’Autobiographie des objets).
Ce mouvement rétrospectif est la nature même de la littérature et le travail de la mémoire est un travail de constitution d’un récit, de fiction. Le mot est lâché lorsqu’il se remémore un à un les objets de l’enfance, leur position en lui dans sa mémoire affective, leur glissement parfois hors des usages : autoportrait. Evidemment, tout ça est une part de soi. Mais je n’ai jamais entendu autrement ses biographies des Stones, de Dylan ou de Led Zep (et certainement dans ses fichiers, enfouie, une bio d’Hendrix : difficile quand on est né en 53, même en Vendée, d’échapper à l’onde de choc). Embrasser un mouvement avec ce qu’il portait d’intensité, mesurer en quoi il nous rejoignait, comment on s’y est façonné, ce qu’il en reste discrètement dans l’habitude de porter les cheveux toujours un peu trop longs, dans le gout qui perdure pour les guitares rock.
Dans notre propre constitution, comment on traverse le temps d’une vie, les livres évidemment aussi portent une part déterminante de l’expérience. Ainsi : « Ce n’est pas Proust qu’on cherche, mais notre rapport à la lecture même, et comment il la rehausse et l’aiguise ». La Recherche devient cette « image-mouvement » qui éveille à la mobilité du monde. Quand bien même ce dernier ne serait autre chose qu’une fiction.
Alors il fallait bien, François Bon, qu’il fasse commencer sa bibliothèque par un livre écrit par le père supposé de Proust.

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