Citrons de peinture

On a le souvenir de ce fruit sous un regard hollandais, épluché, aux nuances exactes. D’une nature déployant sa mathématique, hélice de sa peau, distribution de ses quartiers sur l’axe. Du rendu de sa pulpe, des capitons de son écorce. Celui d’un geste de bravoure, d’une démonstration de force semblable à celle qui faisait accorder le rendu de la soie au poli d’une pièce d’armure. On a été attendri par le solitaire de Manet, tout bête dans sa coupelle, à la valeur de luciole scintillant dans les gris. Par celui qui, chez Chardin blanchit dans la lumière comme une timbale d’étain. Sur le point d’oublier ceux qui dans une assiette blanche n’étaient qu’un prétexte à l’exercice du banal. Celui que Matisse faisait jouer avec le noir, prétexte jaune. Celui auquel Cézanne confiait de battre le terne. Celui qui n’était d’une nuance dans la coupelle de fruits parmi les oranges et les pommes.
Tous, s’ils étaient des fruits de peinture, étaient redevables de celui qui, posé à faible distance, dévoilait ses atouts, perlait l’acide et le sucre, disait l’amer de son zeste, recevait la lumière. Du moins, pour beaucoup, laissaient-ils à Diderot la possibilité de dire : « il n’y a qu’à prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade l’ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les peler, ce pâté et y mettre le couteau. »
Ce sont des citrons encore chez Denis Laget. On en reconnait la silhouette. Et il le dit franchement. Quoi qu’il n’est plus aucune coupelle, assiette, aucun buffet, aucune nappe pour en soutenir la passivité. Quoi que le jaune qui le caractérise et même l’identifie ne compte parfois que pour un quart des teintes qu’on lui voit. Et que le bleu, le mauve, l’orangé ou le beige, le brun-noir se battent pour le dire. Il en est même où on le cherche sous le vert et le sous des blancs suspects, dans l’aubergine. Quoiqu’on s’obstine à dire qu’il n’y a là que des citrons pris dans l’écume au bord d’être engloutis, boursouflés, crouteux, suintant comme des viscères. A moins que ce soit leur volonté propre, farouche, têtue qui nous oblige de dire citron malgré les malversations et les travestissements. Sinon pauvre couillon à te débrouiller avec ça et plus de mot pour le dire : silhouettes chahutées jouissant du naufrage et tenant ferme, rêvant plus libre ce que d’autres époques avaient rêvé déjà dans cette symétrie de tétons ventrue qui fera les bouchons de pêche, les pare-battages aux flancs des barques, les bouées de mouillage. Silhouette bonhomme flottant en somme, dodelinant dans le tumulte, réémergeant obstinément. On est comme dans le détail, tâtant au plus près l’aventure de la touche et ce que d’ordinaire l’image, l’impression générale taisent à peu près. Au bord de la palette épaisse, se chargeant à l’aventure. De l’illisible et de ce chaos duquel Frenhoffer laissa échapper un pied ravissant. D’une fièvre dionysiaque au rire large. Alors c’est un motif dans les deux sens du terme. Un prétexte, une justification, formalisés en un objet presque anodin, si ce n’était l’histoire qu’il fait mine d’ignorer en s’y adossant. Un fameux citron de peinture.

Image : Denis Laget, Citron, 2023.

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