Claire Chesnier, les jours.

« La vie est un phénomène harmonique, une constante rupture d’équilibre, qui engendre un constant appétit d’équilibre. C’est le moyen d’expression de la matière. (…) Une quantité infinie de notes existe de chaque côté de la gamme. Une quantité infinie de couleurs existe de chaque côté du prisme. Une quantité infinie de matière existe de chaque côté des classifications de matière. Une quantité infinie de corps existe de chaque côté de la classification des corps. Une quantité infinie de variations fait vivre la moindre partie de l’univers par rapport à elle-même. Une quantité infinie de variations fait vivre les parties de l’univers par rapport les unes des autres. Chaque partie de l’univers a son prisme, sa gamme, sa classification des corps, chaque partie de l’univers a son univers. Il n’y a pas de prismes, il n’y a pas de gammes, il n’y a pas de classification des corps, il n’y a pas de limites. Rien dans l’univers ne peut être autre chose que l’univers ; c’est la polyphonie qui va s’élancer de la base chantante de la nuit. »
Jean Giono

« Lorsque j’étais entre 8 et 12 ans, j’étais passionné d’astronomie. »
Hans Hartung

« Alors autre chose nous montait
à la figure : ce besoin de ne rien dire
et de chanson mêlés – cela rougissait
tes orbites déplaçaient tes couleurs
à plein seaux (loup loutres et de grands oiseaux)
Troublant nos palettes effarouchées – j’écoutais d’une oreille. »

Armand Dupuy

Physiquement, un trouble proche du vertige. L’œil tente d’accrocher un objet, s’exaspère puis se désespère ; paniquerait si ce n’était affaire de clarté. La surface elle-même se dissout pour ouvrir à l’intérieur du cadre une abîme insaisissable. En ophtalmologie, l’accommodation, en même temps qu’elle s’apparente à une mise au point, distribue les objets dans l’espace, les créditant d’une distance, d’un volume, d’un corps. Elle localise et délimite. Elle fait de nous des Gorgones au regard pétrifiant, usant de ce paradoxal pouvoir de saisie à distance que cultive la photographie, insinuant comme cette dernière réalise un désir ancien. Sans doute pourrait-on dire – le mot lui-même invite à le faire – qu’elle organise le commerce des subjectivités, qu’elle contribue à apprivoiser les reliefs, les sinuosités, les événements qui, de proche en proche, trament un milieu : Il y a le proche, à portée de main, ce sur quoi en s’appuie, ce qui, à mi-distance pourrait être atteint rapidement, puis le lointain, ce qui se trouble dans la distance, se voile par l’effet de perspective atmosphérique, aux confins du visible, là où règne le doute et l’équivoque, et qui appelle à y aller voir pour se définir, recevoir un nom, se réifier, se fixer. Ce qui recule encore, à la manière de l’horizon, ce qui n’a pas de lieu déterminé, circonscrit, relève du fond des choses, de l’environnement, du milieu, de l’ambiance, et n’a d’existence reconnue en quelque sorte que secondaire, relativement aux objets qu’il héberge et distribue. Il est de la même nature que le jeu qui, en mécanique, permet le mouvement, l’articulation. Supprimez les objets et vous revient ce vaste champ impalpable, indéfini, sans dimension ni épaisseur, sans lieu. On a une lettre de Marie Helen von Kügelgen l’épouse du peintre Gerhard von Kügelgen, témoignant, perplexe, du tableau que Caspard David Friedrich a dévoilé à ses amis ce mois de juin 1809 : « Un ciel noir, infini. En dessous, la mer agitée et au premier plan une bande de sable clair sur laquelle erre un ermite habillé sombre ou couvert d’une capuche. Le ciel est pur et indifféremment calme : nulle tempête, nul soleil, nulle lune, nul orage. (…) sur la surface calme de la mer, on ne voit aucun bateau, aucun navire, pas même un monstre marin. Dans le sable ne pousse pas un seul brin d’herbe. » Sans assise, sans prises, sans balises, reliefs, émergences, repères, c’est tout le corps qui par la vue fuie et se dissout. Et se révèle alors cette solidarité naturelle par laquelle nos propres saisies nous saisissent. Cette réversibilité qui fait que le doigt qui touche un objet, étant touché par cet objet qui en quelque sorte lui répond, se touche lui-même. Et que notre réalité surgit à cet endroit-là, quand le corps et l’objet se répondent, quand « on se cogne » dit Lacan et que la douleur signale au corps à la fois la réalité de l’obstacle et l’existence sensible qu’il localise. Peut-être plus indubitablement encore que par l’expérience de la pensée à laquelle s’accroche Descartes au cœur de la confusion.
Dans L’Aurore, Nietzsche avancera quelques éléments critiques à l’égard de la métaphysique cartésienne : « La plupart des gens, quoi qu’ils puissent penser et dire de leur « égoïsme », ne font malgré tout, leur vie durant, rien pour leur ego et tout pour le fantôme d’ego qui s’est formé d’eux dans l’esprit de leur entourage qui le leur a ensuite communiqué ; – en conséquence ils vivent tous dans un brouillard d’opinions impersonnelles ou à demi personnelles et d’appréciations de valeur arbitraires et pour ainsi dire poétiques, toujours l’un dans l’esprit de l’autre qui, à son tour, vit dans d’autres esprits – étrange monde de fantasmes qui sait pourtant se donner une apparence si objective ! Ce brouillard d’opinions et d’habitudes s’accroît et vit presque indépendamment des hommes qu’il recouvre ; de lui dépend la prodigieuse influence des jugements généraux sur « l’homme » – tous ces hommes qui ne se connaissent pas eux- mêmes croient à cette abstraction exsangue, « l’homme », c’est-à-dire à une fiction ».
Anticipant la psychanalyse, il poursuit dans Par-delà le bien et le mal et dans La volonté de puissance : « Si j’analyse le processus exprimé dans cette phrase : « je pense », j’obtiens des séries d’affirmations téméraires qu’il est difficile et peut-être impossible de justifier. Par exemple, que c’est moi qui pense, qu’il faut absolument que quelque chose pense, que la pensée est le résultat de l’activité d’un être connu comme cause, qu’il y a un « je », enfin qu’on a établi d’avance ce qu’il faut entendre par penser, et que je sais ce que c’est que penser. Car si je n’avais pas tranché la question par avance, et pour mon compte, comment pourrais-je jurer qu’il ne s’agit pas plutôt d’un « vouloir », d’un « sentir » ? Bref, ce « je pense » suppose que je compare, pour établir ce qu’il est, mon état présent avec d’autres états que j’ai observés en moi ; vu qu’il me faut recourir à un « savoir » venu d’ailleurs, ce « je pense » n’a certainement pour moi aucune valeur de certitude immédiate. » Et pour lui, « Tout ce qui entre dans la conscience sous forme d’unité est déjà extrêmement complexe ; nous ne saisissons jamais qu’une apparence d’unité ».
Cette apparence d’unité, cette forme d’autorité, comme celle d’indépendance compte parmi les récits les plus puissants que nous forgeons. « Par la voie cartésienne on n’arrive pas à une certitude absolue, mais seulement à constater une très forte croyance. »
Et celle-ci justement s’inquiète, se trouble en l’absence de certitudes préétablies, palpables, auxquelles notre être sensible pourrait s’assurer et se hisser.
Tout refus, justifié par un « on n’y voit rien » accuserait notre crainte, notre angoisse de nous perdre et de voir s’effondrer notre monde, nos certitudes, nos repères, nos critères d’évaluation, notre jugement. Pas moins.
« La peinture souvent déconcerte. Elle propose au regard des couleurs, des formes évidentes ou très simples – mais souvent des couleurs et des formes que nous n’attendions pas. L’œil par malheur sait, non moins souvent, se clore devant l’évidence, lorsque l’évidence est là pour le déconcerter. » écrit Georges Didi-Huerman, introduisant à l’œuvre de Fra Angelico.
A l’inverse, se laisser prendre, emporter pour cet indéterminé en ce qu’il déconcerte, dépayse, désoriente ; s’y dissoudre, engage une expérience du vertige, une déprise. C’est s’engager dans une expérience de soi autre que celle qui prévaut par chez-nous depuis des siècles et qui narre la fortification de l’être par la séparation et la définition d’ontologies. C’est accueillir ce sentiment océanique qui hante la poésie et l’amour et qu’analyse Romain Rolland. Un sentiment religieux écrit-il à Freud, sceptique, ou plus précisément une sensation d’une forme d’éternité ou d’étendue « sans bornes perceptibles ». Sentiment aussi de participer d’un grand tout, d’y être engagé, enlacé, lié. Romain Rolland témoigne ainsi, note Camille de Toledo, de l’intuition d’une connexion « plus vaste que celle que le théâtre humain tend à piétiner » ; que la vie tient à ses enlacements, ses attaches à la totalité. Il pense « aux états -extases – que l’on traverse quand nous sommes face et dans un paysage qui nous dépasse, ou les yeux plongés dans l’immensité ; quand, dans l’effort de la marche, en amour ou dans l’ivresse, nous sentons se dissoudre nos corps dans une enveloppe plus pleine et plus ample. »
Surgit alors l’image du Voyageur de Caspard David Friedrich, hissé sur un éperon rocheux au terme d’une longue marche, reprenant son souffle en embrassant l’étendue, contemplant l’impalpable vaporeux et mobile d’une mer de nuages. Le corps rasséréné par l’effort, la ligne que l’on se fait mentalement pour ajouter les pas les uns derrière les autres jusqu’au sommet, aspiré par cet appel de l’espace, du beau et du terrible, qui forge le sublime.
Se rappellent aussi à nous les élans mystiques de Baudelaire dans son poème Élévation qui se dresse tout entier, comme surgit de ce personnage de dos, campé face à l’Ouvert que nommera Rilke, proche de s’y élancer :

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
Par-delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensées, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Appel à « plonger dans l’inconnu pour y trouver du nouveau ». Appel à une sérénité indicible, à une forme d’inclusion et de connivence naturelle, bien éloignée des commerces urbains, des intrigues mesquines, des conquêtes de pouvoir, de la concurrence, de l’ambition.
Appel à cet Ouvert donc, dont Rilke se désespère dans ses Élégies :

Nous, nous n’avons jamais, pas un seul jour,
Le pur espace devant nous sur quoi les fleurs
S’ouvrent infiniment.

L’océanique, poursuit Camille de Toledo, c’est le nom que donne Romain Rolland à « ce qui répond aux fictions modernes, à la démence qu’elles ont engendrée. C’est le nom qu’il trouve pour ce vertige ascendant des plus vastes liaisons. »
Pessoa, dans la trouble identité de ses hétéronymes, lui donne corps, préférant au cogito cartésien son alternative sensible, une manière d’étendre, plus que localiser, de troubler plus que de rassurer, de sinuer plus que de trancher : je sens, donc je suis.

Et c’est une jubilation qui vient, emporte dans sa vague tout le corps, le rend liquide, comme Bram van Velde disait l’être. L’espace lui-même vacille quand vous passez d’un tableau à l’autre, la vue troublée, avec la sensation d’être enrobé, enveloppé par quelque chose d’impalpable et qui vous traverse, sinue en voue, vous porte comme une musique. La couleur en devient mélodique. Vous reconnaissez dans les variations, les modulations de teintes, des vibrations tonales. Nul besoin de chercher une théorie des correspondances, des équivalences quand tout est ainsi mêlé en une forme de kinesthésie : espace, couleurs, lumière, sensations, acoustique. Platon nommait ainsi « musique des sphères » cet ordre mathématique.

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

Et Rimbaud, évidemment :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Parce qu’apaisées, toutes les passions semblent se mêler dans le passage d’une teinte en l’autre, de la gravité à une forme de fraicheur mutine, de la tendresse à la grâce.
Et alors, oui, se déploie devant nous, mais aussi en nous, en d’infinies modulations, pareil à une mer, un mouvement de houle, « ce pur espace sur quoi les fleurs s’ouvrent infiniment ».

Image : Claire Chesnier, Les jours, Chapelle de la Visitation, Thonon, février 2023.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


2 × un =