Comme un œil qui nous regarde en sourire

« Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. »
Marcel Proust

« Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. »

Victor Hugo

Je n’ai jamais regardé les toiles de Renoir avec une assiduité telle que, sortant de chez moi, la vie s’en trouve peinte de sa main, distribuant sur les trottoirs des jeunes filles au teint de guimauves, charpentées comme des Maillol et poudrées de lumières filtrant des frondaisons. Mais je le dis avec mauvaise foi, confirmant la disgrâce en laquelle est tombée son œuvre quand elle s’est popularisée à la faveur de choses un peu mièvres, comme purent l’être celles de Chagall ou Buffet. En réalité, la formule que nous a laissé Proust, pointe cette expérience qu’auront noté les auteurs de maximes. Sacha Guitry fera remarquer que « lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui ». Et lorsqu’on ferme un livre dont on a adopté, le lisant, la langue singulière, il n’est pas rare que les pensées qui suivent connaissent un certain mimétisme rythmique ou stylistique, bénéficiant de son entrainement, de son élan.
Toute œuvre forte forge un monde, et sa fréquentation nous y introduit, suscitant une perception alternative. C’est indiquer la plasticité de ce que l’on désigne par « monde » trop souvent comme une évidence commune stable. Comme chaque vie sensible connaît ses filtres, ses intérêts et ses aveuglements, sa propre dynamique.
Certains mondes sont si distincts, que l’éthologie la plus poussée n’en perce pas les sinuosités. Les expériences immersives visuelles n’y suffisent pas. (Il faudrait à la fois le corps, le cerveau, l’hérédité d’une chauve-souris, sa mémoire, ses appétits, ses craintes, pour espérer se glisser en elle et en son monde. Et conserver la sensation, la mémoire de l’expérience après avoir réintégré son corps ordinaire. La traduire.) D’autres se chevauchent plus ou moins largement. Il faut une expérience similaire, de corps et d’esprit, d’époque et de milieu, pour que ceux-ci se recouvrent presque exactement et que, regardant au même endroit, on voit plus ou moins la même chose dans la même perspective.
Des systèmes sociaux travaillent à créditer la réalité d’une évidence commune. Peut importe l’illusion, il faut que celle-ci soit profondément ancrée, unanimement partagée, pour forger une communauté culturelle assujettie aux mêmes principes, vouée aux mêmes raisons, solidaire et unifiée.
L’artiste moderne semble au contraire travailler à cultiver la singularité et le relativisme. Au lieu d’agréer à un monde commun dont il s’agit d’accuser les contours, par des rituels, des images, des récits communs, il se fend de propositions alternatives, divergentes. S’emploie à déstabiliser, démultiplier, formuler des hypothèses hétérodoxes, exotiques, à inquiéter l’évidence et le sens commun.
Ainsi chaque œuvre semble à celui qui la côtoie, la fréquente, ouvrir quelques possibilités supplémentaires, enrichir ce qui était donné, offrir de nouveaux filtres, une nouvelle mobilité perceptive et perspective. D’abord elle suggère quelques attentions nouvelles qui modifient l’agencement et les équilibres de son monde, ses hiérarchies, mais elles en modifient également l’aspect, la physique, les apparences, la ou les façons de s’en saisir, de les considérer.
Car la totalité nous échappe, nous percevons à la hauteur de nos sens et selon une nécessité qui nous est propre, relative à une situation, à une tournure d’esprit.
Si vivre est se frayer un chemin dans le chaos, c’est aussi repousser dans ses marges ce qui ne nous concerne pas, emprunter une sorte de pas japonais, discontinu. Nous ne progressons pas par reptation, de toute la surface de notre corps sur toute la surface du monde, mais par quelques points d’appui, des contacts discrets, discontinus. L’impression d’unité et de continuité doit à notre imagination déductive, statistique, et à quelques partis-pris.
On ne voit pas tout ce qui s’épingle au décor touffu de nos existences. Et parmi ce que l’on voit, tout ne remonte pas à la conscience pour s’y découper nettement, s’archiver.
Nous parcourons des villes assez distraitement, portés par une destination, ignorant ignorer tout ce que nous longeons, sans l’impression de marcher dans le vide. Suivant notre humeur nous glanons aux visages ou demandons au ciel d’accompagner une longue inspiration.
Sans doute le tableau sensible, subjectif que nous pourrions tirer de cette expérience ressemblerait à ces nus de Picasso érotisés par une hypertrophie des seins et des fesses, ramassés en d’improbables torsions compactes. Quelque chose de statues-fétiches d’Afrique ou de l’homonculus sensitif.
On ne voit souvent que ce que l’on veut bien voir ou ce que l’on est disposé à voir. Cela relève de ces nombreux biais qui déterminent notre perception et notre jugement autant que de l’économie de la perception.

Alors, oui, avoir vu la femme à travers la traduction stylistique qu’a forgé Renoir peut amener à regarder en retour chaque femme d’après ce qui chez elle rappelle cette stylisation. Chaque amateur d’art en a fait l’expérience se vouant occasionnellement à telle ou telle influence, partageant une attention comme on se glisse dans un regard.
La présence des choses se fait par les échos qu’elles suscitent. L’esprit est une sorte de trieur qui distingue et regroupe par familles de formes, d’usages. Indexe de mots clefs comme de sensations, conceptualise.
Souvent j’ai regardé le ciel comme une large surface vigoureusement brossée, une peinture expressionniste ou romantique.

Je ne sais comment exactement est né ce jeu qui fait que nous sommes quelques-uns à envoyer régulièrement à Pierre Mabille des photos qui laissent apparaître dans tel ou tel motif plus ou moins évident, plus ou moins discret cette forme qui est devenu depuis plusieurs décennies celui, central, de son travail. Mais cela sans doute a à voir avec l’équivoque propre à celle-ci et les suggestions qui lui sont faites à propos de sa désignation. Suggestions à partir desquelles il poursuit une liste étonnante qui va de l’œil à la quenouille en passant par l’amande, la feuille d’acacia, le muscle, la fente, la flemme, la lunule, le cristallin, le crachat, la pirogue…
Sa disponibilité en fait la matrice d’associations diverses, invitant l’œil à un travail de comparaison, un pistage. Elle est en quelque sorte un objet glissant, impossible à stabiliser qui fait patiner l’interprétation ; la panique, l’inquiète.
Je me suis plus comme d’autres à cette malice qui fait entrevoir à travers une boutonnière tendue qui fait bailler le tissu, dans un assemblage de tuiles, sur un garde-corps en ferronnerie, aux ombres d’un feuillage et à d’autres occasions encore cette géométrie fétiche.
Ainsi, depuis 2016, cet Antidictionnaire est publié en ligne, sur Facebook, jour après jour.
Il ne s’est pour ma part jamais agit d’une traque. Seulement de rencontres inopinées dont j’ai quelques fois rendu compte par une photographie. Le smartphone, il faut le dire, se prêtant particulièrement à ce genre photographique qui tient du clin d’œil.
Après tout, nous sommes des êtres sociaux. Nos expériences valent d’être partagées ; que nous en fassions quelque chose. Il y a là l’occasion de trouver un référentiel commun, de s’entendre sur une perception superposable. C’est la dynamique de ces photographies que nous envoyons désormais sans légendes, à la manière de cartes postales personnalisées au verso vierge. Chacune d’elle s’appuie sur un implicite, attendu que celui ou celle qui la reçoit reconnaisse ce qui l’a motivé ou ce qu’elle indique.
Ainsi faisons-nous lorsque nous croisons un motif, évident ou discret, lequel rappelle cette forme de quartier d’orange étiré que Mabille a élu et met en scène ou travaille avec fidélité, obsession. C’est avouer que nous l’avons toujours dans le coin de notre tête, ce travail. Et qu’il ramifie en nous, se déploie dans toutes sortes d’occurrences. Que la vie entière se peuple de signes à qui regarde en lecteur, comme toute ouverture se transforme en serrure pour qui tient dans sa main une clef.
C’est après tout une manière de réenchanter le monde comme on évitait enfant les lignes des trottoirs ou sautait sur les bandes des passages piétons se gardant des alligators. Leonard ne conseillait-il pas se scruter dans les taches de salpêtre sur les murs des scènes de bataille, des visages grimaçant ?

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