Croisant Marquet à Sète

« Et tout se tut. Pourtant, au sein de l’unanime silence S’accomplit un nouveau recommencement, signe de métamorphose. »
R.M. Rilke

« Mais après tout, nous ne faisons que glisser en douceur sur la surface des choses. L’œil n’est ni un mineur, ni un plongeur, ni un chercheur de trésors enfouis. Il nous emporte sans heurt au fil de l’eau. Au repos, musardant, peut-être que le cerveau sommeille tandis que l’œil regarde. »
V. Woolf

« Oui, le temps passait, pour l’un trop lentement et pour l’autre trop vite. Et pourtant il ne passait ni vite ni lentement, mais d’un pas régulier, inexorable, incessant. »
F. Lampe

Même dans les écoles d’art, qui n’ignoraient ni Matisse ni Cézanne, je n’avais entendu prononcé, étudiant, le nom de Marquet. La réalité médiatique à laquelle l’art n’échappe pas est une scène très réduite sur laquelle ne peuvent tenir qu’un nombre limité d’élus identifiés. Il n’y a que la possibilité d’en être ou de n’en être pas. Sur une masse d’anonymes surnagent ceux qu’on nomme les seconds couteaux ou les petits maîtres qui, si frustrés qu’ils puissent être dans leurs désirs de postérité, ont le privilège d’attirer l’attention de spécialistes, d’originaux qui, par stratégie ou intérêt sincère, se penchent sur leur œuvre. Pour le gros du public qui se fie aux lumières et à bien suffisamment à faire de quelques noms sonores et une poignée de chefs d’œuvres, des œuvres emblématiques qui font l’attrait d’une collection ou d’un musée, les autres constituent la matière intermédiaire entre les ponctuations où ils pourront reconnaître et admirer ici Van Gogh, là Monet, De Vinci ou Delacroix, Vermeer, Picasso, Matisse, Warhol ou Basquiat. Ils passeront les salles avec une attention polie comme on passe dans un roman les trop longues descriptions qui espacent les scènes d’action. Une même logique existe par ailleurs à l’intérieur d’une œuvre, et l’on passe ainsi sur dix chevaux ou portraits de Géricault pour se poster devant le Radeau. Et dans le Radeau on retiendra l’esclave de dos ou l’homme mélancolique.
Le mouvement est un peu différent pour l’amateur d’art qui, possédant déjà la base commune, cherche à faire son propre chemin, affirme ses propres goûts, ne se suffit d’un panthéon officiel et s’amourache de tableaux entrevus dans des salles secondaires ou même parfois ici et là, chez quelque anonyme primitif, d’un détail, d’un accord de couleurs. C’est suivre alors en matière d’attention ce qu’en urbanisme on nomme lignes de désir, des chemins buissonniers sinuant en marge des routes balisées.
Mais sans aller jusque-là il viendra assez tôt à l’amateur débutant que parmi les modernes, les post-impressionnistes, les expressionnistes, les fauves, certains artistes se laissent reconnaître à dix pas au milieu d’un mouvement de regard. Là-bas, parmi de choses approximatives et l’ennui du nombre, flotte dans un éclairage spécial un Marquet. Comme on n’a pas l’œil rivé aux cartels et que l’on parcourt distraitement les salles au hasard d’une découverte une toile se détache des autres quoique le sujet soit similaire et sans éclat. Ce n’est pas une simple reconnaissance. Et on n’en sait pas d’abord les raisons. Une toile et non un nom. C’est une rue parisienne, un quai, l’anse d’un port avec quelques bateaux. Des passants sont esquissés ici et là grossièrement, ou à peine indiqués (comme tout d’ailleurs, plus ou moins), à grandes masses. Le tableau aurait été peint dans les années 1850 les critiques l’auraient éreinté, s’offusquant que l’on puisse présenter pour œuvre une grossière ébauche. Mais pour nous tout est là, sans complications ni anecdote et l’ensemble tient un climat dans une économie de moyens qui fait son esthétique. L’aventure vous arrive trois fois dans trois musées de province ; vous retenez le nom. La fois suivante vous confirmera. Marquet donc, que l’on identifie désormais de l’autre bout de la salle, comme on identifie Van Gogh, Soutine, Modigliani ou Bonnard. Pour ce dégagement de l’espace ou cette respiration large qui semble déployer l’image. Pour une forme d’élégance singulière. Pour cette palette aussi, et c’est le plus troublant, qui donne à ces scènes ordinaires un relief particulier dans la douceur du suspend. Pour cette façon parmi les tons clairs de poser à quelques endroits précis, parcimonieux, un noir ou une teinte plus vive qui pourtant ne sonnera pas tonitruante, criarde.
La plupart des tableaux dans la section qui l’encadre tirent sur l’anecdote. Pas nécessairement d’un point de vue narratif, mais esthétique aussi. Ils témoignent d’une époque et de ses recherches, d’influences ; semblent outrer l’effet pour plus de radicalité. En vérité ils gesticulent et on regarde avec tendresse tant d’efforts pathétiques, de lourdeurs dans cette lutte pour exister. Marquet à son endroit semble plus intuitif et détaché ; et plus exacte cependant. Du moins quand il est bon – et il l’est relativement souvent. Il ne peint ni les bateaux ni leurs fanions, ni les pavés des rues ni les commerces des marchands, mais quelque chose comme une impression générale qui traine dessus tout, qui a à voir avec un état d’âme et avec l’intemporel. Ce faisant, il réalise le rêve de Bonnard : « arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon. » Vous êtes devant ; c’est simple. D’une forme d’évidence. On pourrait passer outre, comme cette commentatrice désemparée face au Moine au bord de la mer que vient d’achever Caspar David Friedrich cette année de 1810 et qui, sinon cette figure immobile et de dos, ne montre rien qu’une étendue sombre, inanimée : « pas de tempête, pas de naufrage, pas même un monstre marin ». C’est qu’il y a peu à lire. Peu de verbes d’actions. D’ailleurs la conscience se trouble ou s’absente. L’œil se dépolit. On considère la distribution des choses sur l’étendue. Comment le champ s’anime du passage d’un bateau, de passants, d’une cheminée qui fume. La sensation que fait sur le bleu-gris le triangle d’une voile en contrejour. On imagine le peintre dans une conformation semblable au personnage de Robert Walser auquel un matin vint l’envie de faire une promenade, met son chapeau sur la tête et quitte son cabinet de travail : « Pour autant que je m’en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d’une humeur aventureuse et romantique qui m’emplit d’aise. Le monde matinal qui s’étalait devant moi me parut si beau que j’eus le sentiment de le voir pour la première fois. Tout ce que j’apercevais me donnait une agréable impression d’amabilité, de bonté et de jeunesse. »
Toute l’œuvre du peintre ou presque pourrait se lire comme le témoignage d’une promenade visuelle, une divagation voisine de celle de Walser, de celle de Virginia Woolf dans Londres ou de Friedo Lampe sur le port de Brême.
Il y a quelque chose de naïf, d’enfantin presque, dans la grossièreté de la touche. Mais cette naïveté est un dégagement de l’esprit, une conquête. Une forme de dépouillement ou de frayage. On pense avec Mallarmé : « La Nature a lieu, on n’y ajoutera pas ; que des cités, les voies ferrées et plusieurs inventions formant notre matériel. Tout l’acte disponible, à jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipliés ; d’après quelque état intérieur et que l’on veuille à son gré étendre, simplifier le monde. » Et les images des tableaux de Marquet surgissent dans ce sillage dans une manière de constat, sans emphase, sans cuivres, très mates.
Quand la vie moderne est un tumulte, il n’est pas simple d’en extraire le portrait calme et simple qui s’y loge comme le crâne se loge derrière les grimaces et les mimiques, les gesticulations ; rieur et grave, imperturbable. En psychoacoustique on appelle assez horriblement « effet cocktail party » la capacité à diriger son attention pour suivre un discours ou une conversation dans une ambiance bruyante. Il est un travail du regard semblable à celui de l’ouïe qui s’efforce de distinguer, interpréter et se concentrer sur un son particulier en présence d’autres sons qui lui font concurrence. Celui-là extrait des lignes, des dynamiques, des tableaux parfois qui se figent au milieu du mouvement, pour dire ce qui s’entraperçoit seulement le plus souvent sous le costume compliqué de la réalité. Alors Brancusi sculpte l’oiseau ou le poisson. Matisse en quelques lignes extrait du chaos ou du silence un portrait ou une fleur. Il dit vouloir « tendre au dépouillement plutôt qu’à l’accumulation des détails, choisir, par exemple, dans le dessin, entre toutes les combinaisons possibles, la ligne qui se révélera pleinement expressive, et comme porteuse de vie ». Et c’est « l’absente de tout bouquet* » du poète : « Au contraire d’une fonction de numéraire facile et représentatif », son rêve et son chant, sa fiction et sa virtualité.

Marquet, qui était fin dessinateur, savait capter d’un geste un mouvement, une posture, une situation à la manière d’un photographe de l’instant. Sa main – nécessité du croquis sur le vif -, retenait l’essentiel. Dans ses paysages il étend la note à la dimension d’un moment suspendu. L’essentiel, mais très lent. Non plus dans le tracé qui côtoie le signe, mais dans la surface, la couleur – le champ/chant étendu de la couleur.
L’œil sur les premiers travaux de Matisse, Gustave Moreau s’offusquait : « Vous n’allez pas simplifier la peinture à ce point-là, la réduire à ça. La peinture n’existerait plus ! »
Mais la jeune génération s’avançait. Six ans après l’enfant du Nord amourant du midi naissait le bordelais Marquet. Juste avant celui-ci, aux pays-bas, un certain Pieter Cornelis Mondriaan. Il peindrait un Nuage rouge, un Paysage marin, une Dune puis un Pommier, à plusieurs reprises. Et bientôt la sensation de l’arbre fixée dans les coordonnées de sa mathématique projetée sur un plan. Il lui avait fallu 3 ans et l’influence du Cubisme pour pousser au-delà du commun le processus de décantation du visible.
Atteindre le simple était un invraisemblable travail ; travail qu’il fallait encore enfouir, mater par l’élégance.

* Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

image : Albert Marquet, Voiliers à Sète, 1924.

2 Commentaires

  1. brigitte celerier

    merci !

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  2. Vincent Dulom

    Un Marquet est toujours une apparition de la peinture.
    Merci pour ce texte.
    Bonne journée,
    Vincent

    Réponse

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