Esquisse sur les économies de la vie d’artiste

« Il faut faire parfois de singuliers métiers pour gagner sa vie. »
Daudet

Ça vit de quoi, ça vit comment un artiste ?

Passons rapidement sur le cas hypothétique de fortunes personnelles, de rentiers, d’héritiers n’ayant pas nécessité de gagner autrement leur vie qu’en gérant correctement des pensions, dividendes, intérêts, des biens de rapport ou en dilapidant à loisir une manne qui leur est tombé dessus à la naissance, à la majorité ou à la mort d’un parent.
Sur ceux ou celles dont le conjoint assure seul.e ou presque les besoins du foyer.

La plupart du temps un artiste aura besoin, comme ses semblables somme toute, de trouver un emploi, ou de se faire autoentrepreneur, inventant lui-même son emploi afin de recevoir un revenu. L’idéal étant que celui-ci soit suffisant pour financer sa création en plus de sa vie courante tout en lui laissant assez de temps pour s’y employer sérieusement.
Cela n’est déjà pas si aisé, la charge du travail pouvant varier, tout comme les besoins financiers, le temps généralement, quand ce n’est pas l’énergie, la disponibilité d’esprit, trop fractionné ou trop rare suscitant empêchements, frustration et souvent à la longue dépit et amertume.
Aussi répète-t-on souvent que pour être artiste l’important est moins le génie, un supposé talent inné, que la persévérance, l’opiniâtreté. Un tel équilibre mettant souvent des années à être atteint, s’il est atteint.
La chose étant rarement jouée une fois pour toute, ceci réclame en vérité des ajustements constants, de saisir des opportunités ; alternance d’audace et de prudence.
Il n’est pas rare de voir des artistes pour une période au moins mettre de côté leur pratique en se consacrant plus exclusivement à la rénovation d’un bien, à la vie de famille et à l’éducation des enfants, à une surcharge liée à de nouvelles responsabilités professionnelles.

Il se peut que cette activité rémunérée par laquelle l’artiste gagne sa vie ait un lien avec l’art, à l’instar de l’enseignement (en art). Que l’artiste soit graphiste, agent d’accueil (de musée), employé dans une librairie (d’art) ou une galerie, médiateur, animateur culturel, monteur, régisseur, scénographe, photographe, directeur artistique, assistant (d’artiste) ; qu’il travaille dans une association, une collectivité ou à son compte.
Ou qu’elle n’en ait aucun : caissier, vendeur, manutentionnaire, maçon, serveur, webdesigner…

Cette réalité est si communément admise que lors de conversations on verra souvent demander à une personne qui se présente comme artiste quel est son (vrai) métier, à côté. C’est-à-dire rémunérateur, l’art étant assimilé à une activité, une passion, un hobby ou tout du moins quelque chose de trop incertain et fluctuant pour assurer le revenu régulier nécessaire à assumer les besoins primaires. On sent bien que cette marginalité, cette liberté liée à une activité jugée bien souvent gratuite ou improductive a pour contrepartie une nécessaire précarité.

En termes de revenu, l’art est en effet bien souvent secondaire et s’il ne constitue pas une pure dépense, ses revenus irréguliers ne se suffisent pas à générer des bénéfices suffisants pour assurer les charges courantes. D’autant que symétriquement les dépenses qu’il induit, en terme de matériel et plus encore d’espace dédié, sont, elles, régulières.

Notons que cette situation peut être subie, vécue comme un arrangement de fortune avec là encore plus ou moins de dépit ; ou volontaire. Qu’il s’agisse d’assurer prudemment des revenus réguliers et une vie stable ou d’une stratégie visant à séparer l’art de son assujettissement au commerce entendu comme une forme de compromission ou de trahison. Considération que l’on pourra qualifier de romantique, signifiant par là qu’elle est issue de cette définition historique de l’artiste indépendant, ne répondant pas à des commandes et n’étant pas inféodé à un mécène ou un protecteur au compte duquel il œuvre en retour.

Dans ce cas, l’artiste finance par son travail alimentaire la farouche liberté de sa création, se dégageant de la nécessité d’intégrer ce milieu de l’art travaillé par la diffusion, la promotion, la vente et fortement concurrentiel. Soit qu’il refuse d’en jouer le jeu, entendu comme une compromission ; dans une dynamique critique. Soit qu’il s’y sente trop étranger, trop distant, peu compétent ou peu armé pour avoir la moindre chance d’y participer.
Il pourra librement ne pas finir ses œuvres, qu’elles ne soient pas durables, qu’elles soient insaisissables, hors format, immatérielles… et donc peu susceptibles de commercialisation, à l’exemple des artistes bruts ou outsiders qui font ce qu’ils font, mus par un besoin physique, en marge des préoccupations sociales, historiques, critiques, esthétiques et commerciales.
Il refuse que sa pratique artistique s’assimile de près ou de loin à un métier avec tout l’inscription normative que ça sous-tend, et plus encore à un commerce (statut, cotisations, déclarations, comptabilité…). Et la revendique plus pirate ou sauvage.

Ce positionnement n’empêche pas nécessairement que les œuvres intègrent d’une manière ou d’une autre un marché et une institution curieux et curieuse des marges, des exotismes et n’ayant pas de difficulté particulière à valoriser des objets pauvres, minimalistes et même des idées. Que ceci échappe tout à fait à l’auteur ou qu’il en tire finalement profit avec plus ou moins de cynisme, d’opportunisme, de bonheur ou de conflits moraux.
Œuvres pauvres donc, supports populaires, œuvres produites en série, non signées n’échapperont pas à la convoitise, à la valorisation et éventuellement à la spéculation. Sinon du vivant de l’auteur, à sa mort s’il ne prend pas soin de la disperser ou de la détruire.
Notons qu’aujourd’hui un chewing-gum, un mégot de cigarette, une mèche de cheveux mâché, fumé, coupé à une célébrité peut déclencher des passions semblables à celles que déclenchent les reliques religieuses.

Mais tout ceci est encore très schématique. La réalité est bien plus souple et mobile. Une carrière n’est pas linéaire. De nombreux artistes peuvent passer d’une économie à une autre, tenir l’équilibre, être brutalement révélé et adoubés ou au contraire oubliés et déclassés.

Et s’il ne suffit pas de vouloir une chose pour qu’elle advienne, ce qui est souvent motif de frustration, il arrive toutefois, assez marginalement il est vrai, que des artistes aient le désir de vivre de leur art et y parviennent.
Cela peut se faire par une activité complémentaire proche ou assimilée à la création comme l’enseignement ou l’animation d’ateliers. Mais encore en étant rémunéré lors d’exposition à la manière d’un musicien touchant des cachets, les droits d’expositions étant cependant en réalité encore rare et généralement peu élevés. A l’occasion de rencontres, tables rondes, conférences, performances, celles-ci étant là encore souvent peu payées, quand elles le sont. Ou dans le cadre de résidences d’artistes offrant sur une période donnée une rémunération, une bourse, des honoraires et possiblement une enveloppe vouée à contribuer aux frais de production sur présentation de factures.
Une difficulté ici étant qu’outre le fait que les sommes perçues soient généralement peu élevées, couvrant seulement les besoins courants et le travail demandé, une résidence ne dure que quelques mois, nécessite la rédaction de projets, l’envoi de dossiers et une libre mobilité. C’est une opportunité temporaire qui n’est pas adaptée à toutes les situations de vie. Une activité salariée par exemple ne pouvant facilement être interrompue pour permettre cette césure de résidence. Il est difficile d’envisager sur le temps long de vivre de ces séjours en les enchainant sans discontinuité. D’autant que les résidences sont rares et les artistes intéressés nombreux.

Certains artistes répondent à des commandes, via des appels à projets, des 1%. Le travail étant souvent important en termes de création mais également de logistique et d’administratif, mais permettant d’engranger d’importants bénéfices ponctuellement qui seront ensuite lissés sur l’année. Certains postulent également à des prix, des bourses.

Enfin, à l’instar d’un artisan enfin, un certain nombre d’artistes tirent leurs revenus de la vente des œuvres qu’ils produisent. De manière autonome, vendant directement dans leur atelier, à l’occasion de salon, de marchés, ou en s’associant à une galerie qui joue le rôle d’intermédiaire et diffuseur. Une position intermédiaire consistant à s’allier les services d’un agent ou courtier travaillant à mettre l’artiste en relation avec des acheteurs potentiels ou collectionneurs en échange d’un intéressement ou d’une commission.
Considérons ici que cette réalité recouvre diverses situations, de quelques artistes vendant beaucoup et cher à d’autres à l’inverse demeurant extrêmement précaires. Et que ceci peut évidemment fluctuer entre périodes faste et périodes de vache maigre.

Certains types d’œuvres s’y prêtent plus volontiers ou plus naturellement, d’autres semblent y être plus rétives. Mais là encore il faudra nuancer. L’attraction d’une œuvre dépendant, outre ses qualités propres, de l’air du temps, des modes, de sa visibilité, d’éventuels soutiens de la critique, d’historiens ou aujourd’hui de médias d’influence qui peuvent s’avérer prédicteurs. Mais aussi de l’acheteur potentiel, collectionneur privé, amateur occasionnel, institution, musée ou frac, artothèque, fond d’investissement, fondation, entreprise…
Ainsi il n’y a naturellement pas un marché, mais des marchés. Des collectionneurs spécialisés dans l’art minimal, conceptuel, brut, contemporain, moderne ou ancien, dans l’art urbain ou street art, dans la vidéo, le dessin… Certains avec d’importants moyens, d’autres appartenant aux classes moyennes.
Il y a des salons, des foires d’art populaire et des grandes maisons de vente ou galerie internationales. Il y a des amoureux fous, compulsifs, et des investisseurs froids.

Des installations ou dispositifs in situ qui semblent invendables à des particuliers (hors grands collectionneurs) peuvent être plébiscitées par des institutions. Et inversement, en certaines périodes, les peintres proposant des tableaux sont boudés car jugés trop classiques ; des particuliers commandent des interventions in situ. Des grandes maisons de couture commandent des scénographies, des vitrines, des collaborations avec des artistes. Des promoteurs les invitent à réaliser des œuvres in situ dans des bâtiments ou copropriétés.
Des artistes performers ou travaillant in situ à l’échelle du paysage pourront vendre des multiples, des produits dérivés, des interventions, des prestations.

Il est des artistes presque exclusivement collectionnés par des particuliers, d’autres presque exclusivement par des fracs, des musées et des artothèques.

Mais très généralement un artiste sinue et connait des situations et des économies diverses et variables. L’équilibre financier permettant de poursuivre le travail et de vivre dignement se fait par la conjugaison de ventes plus ou moins régulières, plus ou moins importantes, de périodes de résidence, de bourses ponctuelles, d’interventions et de revenus annexes. Un travail de prospection mobilisant des compétences diverses parfois très éloignées de la pratique artistique elle-même.

(…)

Image : Andy Warhol, 200 One dollar bills

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