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Glissements, advenances, déplacements, transcriptions et traductions – Rémy Jacquier.

On a l’habitude de dire que traduire c’est trahir, considéré que la traduction rapatrie dans une langue quelque chose qui lui est étranger et qu’elle ne peut alors que proposer un équivalant d’usage avec ses approximations. Non seulement la langue est adossée à une culture, en est innervée, mais elle possède sa musique propre, son architecture, ses sonorités. Il en est un peu comme la carte de la nouvelle de Borges qui, pour être fidèle au territoire qu’elle entend cartographier, finit par le recouvrir comme un double : La traduction qui serait décidée à ne rien céder ni de sonorités ni des significations et de tous les aspects ténus qui en chaque mot logent leur feuilletage finirait par recopier le texte à l’identique. Toutes les autres sont des partis-pris.
Il en va de même pour toute représentation qui, si fidèle soi-elle en apparence, ne se manifeste jamais que dans l’écart et comme écart.
En réalité, la création est le lieu de toutes sortes d’écarts productifs qui vont de l’impossibilité de la duplication stricte à l’accueil du hasard ou de l’inattendu dont les Surréalistes se firent les défenseurs en passant par les frustrations du ratage qui accompagnent les bifurcations, des dérivations par lesquels l’intention se trouve trahie, le projet détourné. Créer est activer une sorte de jeu dans le sens tout autant théâtral de l’interprétation et de la fiction que dans celui de la mécanique par lequel se détermine la possibilité du mouvement.
Des millénaires de représentations ont laissé les traces d’une multitude de possibilités stylistiques, expressives et donc sensibles et conceptuelles par lesquelles des cultures en des lieux, des contextes et des époques particulières ont donné forme à leurs préoccupations. Et un peu à la manière de ces multiplications cellulaires qui produisent une richesse génétique et un buissonnement constant, on s’émerveille de ce que la fréquentation d’un animal comme le cheval ait produit des manifestations figuratives aussi différentes que celles de Lascaux, de la statuaire chinoise Ming ou étrusque, de la miniature persane, d’Uccello, de Géricault et Delacroix, de Degas, Desgrandchamps ou de Picasso et peut-être aussi certains rythmes et même la voiture.

Claude Simon, écrit qu’il faut parfois savoir abandonner ce que l’on avait prévu ou projeté pour accueillir ce qu’il advient dans le travail. Le principe est partagé par un certain nombre d’artistes depuis l’anecdote qui veut que le peintre Apelle travaillant à représenter l’écume à la gueule d’un cheval et désespérant d’y parvenir jeta contre son tableau par dépit l’éponge dont il se servait pour nettoyer ses pinceaux ce qui par un accident heureux paracheva l’œuvre. Depuis, Kandinsky découvrit les possibilités de la peinture abstraite dans une toile retournée et Hans Arp les compositions aléatoires de papiers déchirés fixés comme ils avaient chu…
D’autres, à l’exemple des surréalistes ou des oulipiens, jusqu’à quelqu’un comme François Morellet, inventèrent des jeux ou des protocoles comme John Cage « préparait » ses pianos pour susciter des accidents, des hasards qui échappaient à la volonté consciente, à la maitrise du métier et provoquaient l’étrange, le cocasse, le bizarre ou le comique, une poésie nouvelle, des images étonnantes.

Rémy Jacquier se situe dans ce courant de sensibilités joueuses engageant les formes dans une aventure de glissements, de traductions, de distorsions.
Dans les débuts balbutiants des applications de traduction en ligne, il m’arrivait de jouer à traduire successivement un texte d’une langue à l’autre avant de revenir vers le français. La succession des contresens ou approximations donnait lieu, un peu à la manière du jeu du téléphone arabe ou de la rumeur, à des décalages savoureux.
Ainsi, Rémy Jacquier transcrit des noms en braille ou en morse et à cette écriture adosse un volume. Un patronyme devient une maquette d’architecture. On trouve ainsi un Pavillon Foucault, un Pavillon Nijinsky, du nom du célèbre danseur et chorégraphe, un Pavillon Deligny du nom de ce singulier éducateur dont on garde en mémoire le travail sur les lignes d’erres avec des jeunes autistes dans les Cévennes. Pavillon : l’équivoque mène de l’habitation à l’oreille tout comme l’oreille interne par retournement renvoi à la proprioception et à la perception de son corps dans l’espace. Et comme les volumes ont cette capacité de résonance, il les joue ou les fait jouer lors de performances. Il compose une partition d’après une transcription étonnante d’un texte sur les sourds et muets de Diderot, transcrit une grille de loto en cartes pour orgue de barbarie… Les choses ainsi bouclent et rebouclent en associations, dorica castra comme dans la chanson enfantine des trois petits chats qui appellent successivement chapeau de paille et paillasson.
On ne sait s’il met en scène l’absurde pour le plaisir que nous avons avec lui d’en jouir comme on le fait des acrobaties de Buster Keaton, par une manière critique proche de celle de Diogène ou à la manière d’un alchimiste travaillant à faire parler la matière du monde plus qu’à en faire de l’or, considéré, conformément à la fable du Laboureur que la valeur n’est pas toujours où on s’attend à la voir.
Partout la logique, la mesure, la mathématique sont comme pris de biais de manière à les réorienter ou les déboussoler. Ce qu’opère l’artiste s’apparente à un changement de perspective. Infime au départ, le décalage va générer un détournement conséquent ne conservant dans la causalité que des attaches ténues, désarticulées. Ce n’est pas tout à fait le chaos pourtant, les choses tiennent encore, mais comme dans les Lettres persanes, la confrontation de deux cultures, le regard extérieur, les contresens de traduction ou tout simplement l’accumulation des glissements, des décalages produit une critique du système initial entendu, invite une sorte de relativisme transversal.

Ceci considéré, on se dit que c’était sans doute l’artiste qui convenait le mieux pour illustrer le dernier livre de Marc Pierret, La vie hors-sac. Entendu que d’une part, tous les romans de Pierret jouent vertigineusement de double fonds, chausse-trape, métissages et glissements divers et que d’autre part l’exercice d’accompagnement d’un texte par l’image est un jeu d’échos, contrepoints, d’interprétations plus ou moins lâches, subjectives, libres, vouées moins à illustrer au sens littéral et rassurant du terme qu’à danser avec le texte, l’ouvrir encore, le démultiplier.

Ainsi, se saisissant d’un mot, d’une image, d’un élément constructif, rejouant à sa manière les principes inscrits dans l’architecture littéraire du texte de Marc Pierret, Rémy Jacquier a réalisé sur les presses de l’URDLA à Villeurbanne une quinzaine de gravures en écho au texte. Quatorze plus une image donc, qui se font une traduction libre, parce que partant d’un principe subjectif, sous la forme d’une exposition du livre que les éditions Hippocampe publient donc à titre posthume. Si le livre de Pierret mêle et articule deux journaux, le sien et celui de son père, les gravures mimeront deux outils par l’usage de deux couleurs, le rouge et le noir. Aucune référence à Stendhal : il s’agit de stylos bics et d’enveloppes postales, celles-là qui donnent leur titre au livre et que l’on retrouve dans une gravure. Du journal dans son rythme, du journalier il sera question par un effet de variations dans la continuité et par une série de pastels ou dessins au pigment évoquant la chronophotographie. Du matin au soir un carré de ciel comme celui que considéraient les oracles. Ici pas d’oiseaux mais le ballais aérien des avions de lignes, les traces éphémères de leurs trainées. Cette enveloppe, objet du texte et de la distance, à contempler ces images du ciel, on s’est rappelé celles que l’on recevait dans l’enfance zébrée en noir et rouge, estampillées de la mention « par avion ». Ici Rémy Jacquier en ajoute une, rouge, qui tient les feuillets d’une partition qu’il a imaginé en réduisant le texte à ses notations numériques. Deux percussionnistes installés chacun devant une maquette-sculpture, construction de bois hybride entre architecture et instrument de musique, l’interpréteront à l’occasion d’une performance, donnant une version sonore du livre qui, tardant à être imprimé planera là-dessus comme un mythe.
Une gravure plus ancienne, éditée en 1998, accompagne l’ensemble. Et témoigne en un dessin sismographique de l’époque où l’artiste faisait le trajet en train ou en car depuis Saint-Etienne. Aujourd’hui, après des années d’éloignement, il vient juste de s’y réinstaller. La boucle est bouclée. Sa vie même ferait partie de l’histoire composite dont le journal est un motif et une architecture ?
Tout lecteur réécrit mentalement avec ses propres mots, ses souvenirs et ses obsessions le livre qu’il lit. Le texte est un terrain, vague. Et Jacquier comme Pierret ont fait profession d’ « aventureurs ». Une gravure de la série évoque assez les dessins machinistes de Man Ray ou Marcel Duchamp en même temps que le vol démultiplié d’une enveloppe ou les niveaux en plan libre d’une architecture. Je pense à ses études pour le Grand verre ou pour les Moules maliques et à Tu m’ . A ses histoires comme celle de L’enfant phare qui détournent l’anecdote à la faveur des aventures du langage, notamment des jeux de mot. Grand manipulateur du réel, que nous dit-il quand il brode et dérive ? Que nous disent Pierret et Jacquier ? Jamais le détour ne ment.

Advenances, exposition de Rémy Jacquier à l’URDLA Villeurbanne jusqu’au 20 novembre 2021.

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