La photographie

« J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable, je fixais des vertiges. »
Rimbaud

On n’en est toujours pas revenu de l’invention de la photographie. Cela fait deux siècles que l’on braque l’objectif sur tout ce qui nous entoure, inlassablement, fascinés de lever des images derrière chaque buisson avec une facilité déconcertante. Il suffit de se pencher, s’approcher ou lever le bras à l’aveugle allongé, se poster face à l’étendue ou à un de ces objets que l’on ne finit pas d’ajouter au monde. Considérer les volumes ou la lumière, les couleurs, la patine du temps, l’éclat de la nouveauté, les récits qui se font, ou le silence, les chorégraphies du quotidien. Accueillir le flou de profondeur de champ ou de bougé, la brûlure et l’ombre portée d’un flash, l’aléatoire le plus divers, l’insignifiance la plus mate. La beauté à tant de définitions, tant de visages. Et s’agit-il même de cela ou de quelque chose de plus vaste encore qui a à voir avec l’esthétique (ces diverses manières de prendre forme, de se moduler) ou les apparences. On n’en finit pas de prélever furieusement aux apparences. Comme à une manifestation renouvelée de l’existence. Celle des objets du monde. Et la sienne, animée d’un appétit suffisant pour se dire émue, foyer de remuements. On vérifie la plasticité, les commerces de la vue et du visible. C’est un monde que l’on parcoure, ou que l’on feuillette.
Car que faire de cela ? De notre étonnement. De ces motifs. Leurs bigarrures. Leur disparate. Leurs affinités. De ce vertige. De ce que l’on est témoin. De ce que l’on ne peut pas embrasser et qui cherche à se dire. Comment ne pas répondre d’un regard ? De la malice ou de la morgue, de la mélancolie ? Comment laisser filer le vol d’un oiseau à travers le soir ? Comment laisser passer un instant ? Comment ne pas crier à tous et à personne que quelque chose à lieu ? Que quelque chose précisément, à un endroit, un moment perfore l’espace.

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