Le sentiment de l’art

« Si personne ne me demande ce qu’est le temps, je sais ce qu’il est ; et si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. »
Saint Augustin

Les commentaires sont ironiques ou scandalisés : « ce type n’a jamais fait que du pognon, il n’a jamais fait d’art c’est évident », « Les tenants de l’art officiel en pleine propagande de nullité, comme une sorte d’auto anéantissement. » « Tartuffe stalinien », « Il ne connait rien à l’art », « Du pognon subventionné depuis 40 ans. »
Daniel Buren sur le plateau TV de La Grande galerie francophone confie qu’il ne sait pas très bien ce qu’est l’art et que d’ailleurs il évite d’employer ce terme. « J’emploie rarement, sauf erreur, le terme « art » et je pense qu’il est très difficile à utiliser. Je ne sais pas exactement ce qu’il recouvre. »
Je ne crois pas qu’il faille y voir une marque de fausse modestie, ni une provocation, et j’aurais tendance à y voir un simple aveu qui entend renseigner sur la question et qui pourrait même rassurer les béotiens et ceux et celles qui, face aux productions modernes et contemporaines en particulier, en perdent leur latin.
Voyez : quelqu’un que l’on identifie comme artiste, qui en tout cas a voué sa vie à l’art, qui est reconnu par le milieu, malgré l’expérience, la culture acquise, des décennies de réflexions sur l’esthétique, le contexte, la réception, la forme, la signature, n’est en rien assuré sur la question. C’est quelque chose de trop haut, trop vaste, peut-être d’inabordable ou de très rare. Ou plutôt, il sait peut-être aujourd’hui, à l’instar du philosophe, qu’il ne sait pas (On attribue à Socrate ce paradoxe : « Ce que je sais c’est que je ne sais rien. »). Il a perdu ses illusions de savoir, sa naïveté première. La chose lui apparait finalement moins évidente qu’il paraissait. Il en est devenu prudent. Moins dogmatique aussi peut-être.
Ce qui me rappelle Pascal Quignard envisageant que l’écrivain n’est pas celui pour lequel écrire coule de source ou est évident, mais celui pour lequel cela même pose problème. Écrire c’est une manière de chercher, d’éprouver ce que c’est d’écrire, ce que c’est la littérature. Et on sait la fameuse phrase de Pierre Soulages : « ce que je fais m’apprend ce que je cherche. » Faut-il savoir a priori ce qu’est l’art pour en faire ? L’art est-il autre chose qu’une hypothèse ? Un horizon fuyant ?
Faire de l’art c’est chercher ce que c’est, ce que ça pourrait être, ce qu’il semble que ça a été ici et là, à coup d’intuitions, d’observations, d’expérimentations, de doutes. S’exciter de le trouver parfois ou de l’entrapercevoir là où on ne l’attendait pas et de le chercher en vain là où il était annoncé. Bref de son caractère volatile, insoumis. Le trouver multiple, changeant, relatif, insaisissable, indocile, évident aussi parfois. Parfois très abstrait, très intellectuel, cultivé, parfois très brut ou naïf, sensuel, souvent métissé ou équivoque (certains affirment que l’art c’est précisément l’équivoque). Localisé ou enveloppant, contextuel, lié à un moment, à une disposition affective personnelle et subjective ou induite par un dispositif. Parfois on se laisse cueillir, parfois on passe à côté. On ressent une excitation jubilatoire, quelque chose vous ravive, vous donne de l’allant, vous émeut, vous meut, vous donne envie de faire ou vous plonge dans de vastes méditations, dans des vertiges mélancoliques., vous décolle de vous-même. On cherche, à l’instar de Francis Bacon, comme l’écrit Jean Frémon, à approcher « cette vérité criante, celle qui s’impose d’elle-même, cette chose dont la vertu principale est simplement d’exister, sans qu’il soit besoin de se demander si c’est bien ou mal, beau ou laid. » Ces moments, comme l’écrira Michel Leiris à propos de Giacometti, « où le dehors semble répondre à la sommation que nous lui lançons du dedans, où le monde extérieur s’ouvre pour qu’entre notre cœur et lui s’établisse une soudaine communication. »
Des œuvres, comme des moments, des souvenirs vous obsèdent, non fongibles, insolubles, surnageant dans la conscience, rémanentes. Certaines vous ravissent, épanouissent vos sens, vous font percevoir le monde plus vaste, plus riche, plus délié. D’autres réveillent des douleurs, des traumatismes enfouis, impressionnent.
Difficile de définir très clairement l’art, son épicentre, là où il s’estompe, là où il serait intense mais éphémère, là où il s’insinue à bas bruit, se révèle dans le temps long.
Et puis ce serait une vue très partielle, propre à un milieu, une époque, une culture. Tellement de formes se sont inventées sur le globe ces derniers 100 000 ans et dont on ignore le plus gros. Comment ne pas se rendre aveugle à certaines productions si l’on s’en tient à des critères très locaux, ethnocentrés ?
A y réfléchir, ce qui étonne dans le petit bruit qu’a fait cet aveu, c’est la certitude déclarée de ceux et celles dont l’avis est assez assuré dont on ne saurait dire s’il est la marque d’une audace ou d’une naïveté, d’un contentement narcissique, d’une bêtise tranquille.

Je n’ai pas le métier, la renommée, l’audience de Daniel Buren. Pour autant on me dit artiste et je l’affirme moi-même, n’ayant trouvé mieux pour définir l’étrange activité improductive, chimérique, presque sacerdotale à laquelle je vous ma vie. Conséquence probable d’une sensibilité particulière au monde et à ces choses que l’histoire a retenu comme œuvre d’art et devant lesquelles certains baillent, rigolent et qui moi me plongent dans des abîmes de sentiments mêlés. Je ne m’en vante pas. Il y a, disait Duchamp si ma mémoire est bonne, du bon et du mauvais art, de l’art moyen. Et on sait assez comme la pratique même persévérante, assidue, exigeante n’assure en rien la survenue d’un événement comme en produisent les chefs-d’œuvre. C’est un travail d’orpailleur. Rien ne dit non plus que ce qui a été un jour à un endroit considéré comme tel le reste durablement comme il est arrivé souvent que des objets jadis ignorés soient dans une autre époque chéris comme des trésors auprès desquels on vient se ressourcer.
Et bien je ne sais pas mieux que Buren identifier ni définir l’art absolument. Je fais avec des impressions, des convictions nées de rencontres subjectives, des hypothèses. Et en vérité la plupart du temps je ne me pose pas la question. Peu m’importe qu’une machine de Tinguely, une nature morte de Morandi, un relief de Sophie Taueber, une fresque pompéienne soient nommés ou pas œuvres d’art. Je veux bien que ce soit un terme assez générique. On sent de vagues proximités dans ces sortes de choses. Et comment les nommer sinon ? Et peu importe comment on voudra nommer aussi ce qui me requiert, ce qui passe par mes mains pour aller vivre sa vie un peu à distance, me retournant au passage un regard indéchiffrable.

*J’emprunte le titre au livre d’Olivier Cena paru récemment à L’Atelier contemporain.
Image : Bertrand Lavier, La Bocca/Bosch, 2005, Canapé sur congélateur.

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