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lectures d’hiver

Lire pour s’étendre. Parce qu’il semble que l’on soit jeté là à nu et que tout ce que l’on prétendrait être il nous faut l’acquérir laborieusement petit à petit et par les livres aussi pour palier à l’étroitesse de l’expérience directe tant au niveau de l’espace que du temps. Par curiosité, par plaisir, pour s’atteindre.

-Lu Récit d’un voyage à Assise, d’Emanuel Van Der Meulen (éditions Pratiquer, EESI, 5€). Parce que c’est d’abord le livre d’un peintre avant d’être un livre historique ; et d’un peintre dont j’avais pu apprécier récemment une exposition personnelle qui jouait subtilement de rapports de formes, de signes, de compositions (je connais le travail de Van Der Meulen depuis 2004 ou 2005 par Camilla Oliveira Fairclough). Un livre dont plus ou moins consciemment j’attendais qu’il me suggère des correspondances entre quelque chose que l’on pourrait un peu vite désigner comme une abstraction formelle jouant de rapports à l’espace et l’univers de Giotto et des primitifs italiens. Un récit donc, d’abord, mais qui mêle dans des ponctualités graphiques les gros titres des journaux du moment, comme un marqueur de présent à la lecture du récit de St François d’Assise dont des extraits reviennent en introduction de chaque partie, intègre la théorie à travers un dialogue d’initiation assez pédagogique à l’histoire des pratiques de l’image. Tout en élégance, le livre nous plonge dans l’expérience initiatique de l’artiste dans son rapport au monde et à l’histoire.

-Lu La face Nord de Julliau, deux de Nicolas Pesquès (André Dimanche éditeur). C’était Cyrille Noirjean qui le premier m’avait parlé du travail poétique de Pesquès et de son projet central en forme de tentative d’épuisement qui rejoignait quelques unes de mes préoccupations personnelles. N’ayant par retrouvé le premier tome de son projet paru il y a déjà 30 ans j’avais décidé de remonter à rebours par le dernier paru. Mais forcément, quand on tient dans les mains un état et que l’on sait que de nombreuses étapes l’ont précédé, on est tenté d’aller voir ce qui était abordé au départ pour mesurer l’écart ou l’insistance butée, le déplacement. Là où la démarche d’Opalka met en jeu la volonté, la constance mais évacue aussi la question de la nouveauté, de la recherche, le travail de Pesquès nécessite de trouver encore à dire, à écrire année après année alors que rien, contrairement à la suite de chiffres, n’est écrit à l’avance, ni prévisible. Comment déplacer le regard, renouveler la langue pour ne pas simplement répéter mais poursuivre cette tentative quelque peu désespérée de transporter la chose dans la langue ou de simplement l’atteindre dans tous ses aspects, dans ses réalités, son être peut-être ?

-Lu L’apostrophe muette de Jean-Christophe Bailly (bibliothèque Hazan, 13€). De Bailly, j’avais lu quelques livres sur la ville ou le paysage, un sur la mort des dieux, une ou deux préfaces, j’avais failli acheter sa monographie sur la peinture de Gilles Aillaud. J’avais découvert aussi dans ma bibliothèque ce petit essai sur Benjamin Perret acheté à l’époque où je découvrais les surréalistes. Mais j’ignorais l’étoilement de ses recherches. C’est en l’écoutant à l’occasion d’une rencontre à la librairie Descours, à Lyon, que j’ai eu connaissance de son livre sur les portraits du Fayoum qui, m’avait-il dit, avait justement été récemment réédité. Qui ne partage pas cette fascination pour ces étranges portraits aussi familiers qu’obscurs ? Si j’avais lu, regardé surtout à ce propos, le livre présente une somme, rassemble et travaille ces questions que drainent les représentations, les rituels, le métissage égyptien et romain, présente les points d’aporie, les détails qui manquent.

-Lu Passer définir connecter infinir, de Jean-Christophe Bailly (Argol, 29€). C’était précisément ce livre qu’étaient venu présenter JC Bailly et Philippe Roux à la galerie Descours et le titre comme le programme panoramique étaient déjà des raisons suffisantes pour que je sois amené à l’acheter et le lire. Les dialogues qui constituent ce livre retracent le parcours de l’auteur, ses préoccupations, indique ses sources d’influences. On se laisse charmer, se pique de curiosités, se découvre de grandes affinités avec sa démarche, son ouverture, son indépendance et sa liberté intellectuelle, l’intérêt multiple qui est le sien. Comme c’est le principe de cette collection, le dialogue s’accompagne d’images et d’extraits de textes auxquels les auteurs font référence. Un livre intelligent qui appelle à explorer.

-Lu La photographie est interminable de Denis Roche(Seuil,15€). Le goût que j’ai pour le travail de Bernard Plossu ou Claude Nori m’avait fait croiser à plusieurs reprises il y a longtemps déjà le nom de Denis Roche, mais ses photographies peut-être trop déterminées par le concept, trop marquées par l’égo ne m’avaient pas incité à aller au-delà. Pour autant j’apercevais qu’il occupait une place singulière dans le champ photographique et que cette double approche par l’écrit et l’image était susceptible de me concerner et m’éclairer sur ce que j’explorais moi-même. Dans cet entretient avec Gilles Mora , Denis Roche revient sur les aspects singuliers de sa pratique, les obsessions qui le guident, les déplacements qu’il opère guidé par la curiosité toujours agissante de l’objet photographique.

-Lu Ricordi de Christophe Grossi (l’Atelier contemporain 15€). On n’est pas dupe, on sait que la liste est une forme littéraire aussi et susceptible de poésie, pourtant c’est cette impression d’abord : sentir monter la littérature, le poétique, le romanesque, l’histoire en ayant l’impression de lire autre chose. Un récit sans y paraître. Des notes vous parlent, dressent pour vous des pans de mémoire, d’autres creusent des parcelles d’ombres, mais toutes concourent à créer une sorte de géographie ou de paysage mental. Le souvenir se fabrique depuis les projections du présent. J’ai consigné quelques-unes des dérives ou divagations auxquelles m’invitait la lecture ici.

-Lu Les origines de la statuaire en Chine de Segalen. Avais-je déjà lu quelque chose de Segalen ? Peut-être. En tout cas je me souviens qu’il en avait été question dans un cours alors que j’étais en 2eme année aux Beaux arts, vers 2001. Segalen versus Claudel. Et il en ressortait favori. Pour qui n’est pas familier des territoires, des dynasties antiques de Chine se retrouve parfois un peu perdu tant Segalen semble témoigner pour ses pairs avec quelque chose d’entendu. Mais l’impression réceptive, la vision confuse, lacunaire sont la réalité même de ces fouilles ou recherches qu’il évoque : les livres racontent, on marche, on questionne, on ne voit rien, on découvre un tertre au mieux.

-Lu Observations sur la peinture de Pierre Bonnard (édition l’Atelier contemporain, 15€). Peintre de référence auquel je reviens souvent avec la même fascination pour sa liberté et ses audaces. J’ai écrit plus largement ici ce que m’évoquaient ses notes.

-Lu Art Mexicain, des origines aux Olmèques de Bernard Noël (Hazan). C’est l’ami Armand Dupuy qui m’avait indiqué cette ancienne et petite publication et comme elle pouvait aborder incidemment quelques préoccupations personnelles. Il ne s’agit que d’une préface de quelques pages, mais le principal est dit de ce qui nous percute et de ce qui nous échappe et comment alors cela insiste en nous. « Tout visage immobile est une énigme – toute pierre devenue un visage. Nous passons, il n’en finit pas de durer. Le temps tourbillonne alentour, mais lui nous regarde à la fois de très loin et de très près ».

-Lu Le nu de Bernard Noël (éditions Photo poche). Là encore, il ne s’agit que d’une préface, de quelques photographies pour un sujet très vaste. On y retrouve cette réflexion qui traverse bon nombre d’écrits de Bernard Noël sur ces trajets du regard entre celui qui regarde et ce ou celui qui est regardé, ce qui dans le corps au bout du regard retourne le regard sur lui-même.

-Lu Poésie et photographie d’Yves Bonnefoy (Galilée, 16€). Le détour pourrait étonner, c’est La nuit de Maupassant que Bonnefoy analyse. Mais à travers ce bref récit, c’est aussi ce qu’il entrevoit de ce qu’instaure la photographie dans notre rapport au réel. La poésie est entendue comme un outil de mise en tension, de questionnement de ce qui entend rendre compte d’une appréhension du monde dans lequel elle a partie liée. « La poésie, c’est ce qui s’inquiète des échafaudements à travers les siècles de la pensée conceptuelle », elle est la « mémoire » de la perte qu’induit et produit un rapport schématique, simplifié et généralisé aux choses, elle est la tentative de maintenir un contact avec le sensible et le singulier. Elle utilise la langue pour toucher quand le concept nomme pour évacuer.

-Lu Le bilan de l’intelligence de Paul Valéry (éditions Allia, 3,1€). Comme souvent lorsqu’il s’agit d’abord d’un texte de conférence, celui de Valery commence tout en approximations, en évocations vagues et rhétoriques qui font l’effet de tourner autour des choses ; et on se demande s’il a vraiment quelque chose à dire ou se contentera comme ça d’évoquer, plein d’annonces et de précautions quelque chose que l’on peine à identifier : l’intelligence ? C’est sans doute un propos de circonstance et loin de l’analyse approfondie et argumentée du théoricien scientifique, un simple appel dû à une âme sensible. Aujourd’hui, il peut faire l’effet d’enfoncer des portes ouvertes, le principal étant entendu. La conférence date de janvier 1935. Déjà il constate une sorte de confusion générale, de perte des repères naturels et on l’entend décrire notre présent à 80 années de distance. Mais ce qui me parle le mieux, c’est son procès de l’école ou de l’éducation. Procès que je mène en moi-même au quotidien. Les constats sont les mêmes, rien ou si peu semble avoir changé en un siècle. On n’en sort pas. Et cela dit ce qui détermine l’économie sociale : la normalisation, la simplification générale, l’industrialisation, la gestion du nombre.
« Mais n’oublions pas que notre vie toute entière peut être considérée comme une éduction non plus organisée, ni même organisable, mais, au contraire, essentiellement désordonnée, qui consiste dans l’ensemble des impressions et des acquisitions bonnes ou mauvaises que nous devons à la vie même. L’école n’est pas seule à instruire les jeunes. Le milieu et l’époque ont sur eux autant et plus d’influence que les éducateurs. (…) mais donnons d’abord notre attention à l’éducation organisée, celle qui se dispense dogmatiquement dans les écoles. (…) En toute matière, notre époque exige de nous ou nous impose un regard plus étendu qu’il ne le fut jadis. On ne peut plus restreindre l’étude d’un problème humain à ce qu’il se passe dans une certaine nation. (…) toute connaissance est, aujourd’hui, nécessairement une connaissance comparée. (…) Politique d’abord, tel est le principe des programmes et des disciplines scolaires dans ces nations. Ces programmes et ces disciplines sont ordonnés à la formation uniforme des jeunes esprits, et des intentions politiques et sociales remarquablement précises l’emportent ici sur toutes considérations de culture. Les moindres détails de la vie scolaire, les matières inculquées, les jeux, les lectures offertes aux jeunes gens, tout doit concourir à en faire des hommes adaptés à une structure sociale et à des desseins nationaux ou sociaux parfaitement déterminés. La liberté de l’esprit est résolument subordonnée à la doctrine d’état, doctrine qui , sans doute, varie suivant les nations dans ses principe, mais qui est, on peut le dire, identique partout, quand à l’objectif d’uniformité souhaité. L’état fait ses hommes. (…)
Je n’hésite jamais à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture. Plus les diplômes ont pris d’importance dans la vie plus le rendement de l’enseignement a été faible. (…) D’ailleurs, si je me fonde sur la seule expérience et si je regarde les effets du contrôle en général, je constate que le contrôle, en toute matière, aboutit à vicier l’action, à la pervertir… Dès qu’une action est soumise à un contrôle, le but profond de celui qui agit n’est plus l’action même, mais il conçoit d’abord la prévision du contrôle, la mise en échec des moyens de contrôle. (…) Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat. Il conduit à orienter les études sur un programme strictement défini et en considération d’épreuves qui, avant tout, représentent, pour les examinateurs, les professeurs et les patients, une perte totale, radicale et non compensée, de temps et de travail. Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous les moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il s’agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat. (…)Le diplôme donne à la société un fantôme de garantie, et aux diplômés des fantômes de droits. Le diplômé passe officiellement pour savoir : il garde toute sa vie ce brevet d’une science momentanée et purement expédiente. D’autre part, ce diplômé au nom de la loi est porté à croire qu’on lui doit quelque chose. (…) C’est en considération du diplôme, par exemple, que l’on a vu se substituer à la lecture des auteurs l’usage des résumés, des manuels, des comprimés de science extravagants, les recueils de questions et de réponses toutes faites, extraits et autres abominations. (…) Quand aux « humanités » (…) ce sont pour l’immense majorité des conventions bizarres dont l’unique fonction est de constituer les difficultés d’un examen. (…)
L’idée fondamentale semble ici, comme en d’autres matières, d’instituer des moyens de contrôle faciles, car rien n’est plus facile que de constater la conformité de l’écriture d’un texte, ou sa non-conformité, avec l’orthographe légale, aux dépens de la véritable connaissance, c’est à dire de la sensation poétique. L’orthographe est devenue le critérium de la belle éducation, cependant que le sentiment musicale, le nombre et le dessin des phrases ne jouent absolument aucun rôle dans les études ni dans les épreuves… ».

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