« Contente-toi de savoir que tout est mystère :
la création du monde et la tienne,
la destinée du monde et la tienne.
Souris à ces mystères comme à un danger que tu mépriserais. »
Omar Khayyām
« La tragédie, c’est qu’il n’y a plus d’êtres humains. Mais il existe d’étranges machines qui se cognent l’une contre l’autre. »
Pasolini
J’ai une affection émue toujours lorsqu’il m’arrive de surprendre dans un joint de béton, dans la fissure d’une gouttière, le long d’un mur, dans un trou, le vert de plantes têtues, humbles mais opiniâtres qui conquièrent le peu d’espace qu’on a manqué de leur retirer. Sans doute répondent-elles égoïstement à leur seule pulsion de vie, à la soif de la lumière et de l’air vers lesquels elles s’étirent, mais en agissant pour leur propre compte, aveuglément, à l’instinct ou mécaniquement, elles me font dans la ville un Éden dispersé auquel je dois de sourire et de respirer un peu plus largement.
Sous l’alignement des façades et le ruban de bitume pointe dans l’interstice des dissidences, un monde qui réclame sa part et dont je pressens qu’il est une part de moi trop souvent tue. Un monde qui m’est nécessaire. Un monde dont je suis malgré les bifurcations dont mon apparence et ma vie témoignent.
Je me penchais hier, remontant le trottoir, sur une forêt miniature qui occupait exactement la surface circulaire laissée par la section d’un panneau de signalisation tronçonné à ras du sol. Un petit disque vert et moussu. Un petit jardin fragile contenu par un cercle de métal et le piétinement continu des passants, installé dans son refuge de fortune et y calant son corps pour y ramasser des miettes de terre, de pluie et de lumière. Je n’avais personne à qui dire mon émerveillement, ma gratitude. Je poursuivais mon chemin, happé par une course dont j’oublie l’objet, me retournant plusieurs fois.
Entre deux portes non loin une branche forçant un espace entre le béton et la fonte d’une descente de pluie avait poussé deux feuilles et la tête d’un bourgeon par lesquelles on reconnaissait un figuier. En allant chercher le pain j’y penchais chaque matin un regard reconnaissant. Craignant chaque fois qu’une autorité rustre y ait mis un coup de lame et posé par-dessus une pierre. Un figuier ! Quel cadeau ! Pour peu l’apercevant de loin en venant à sa rencontre j’aurais pu par réflexe jeter dans l’air un geste de la main comme on fait avec ce vieux sur son banc dont on ne connait pas le nom mais qui par sa présence participe à la vie ou dirait-on de l’âme du quartier. J’aurais dit : « je vais au marché, je vous ramène quelque chose. Ça ne me dérange pas ! »
Une fois, levant les yeux sur les façades, m’avait intriguée une plante surgie à hauteur du premier étage d’un raccord de gouttière. Une tomate ! Du moins un plan de tomate avec son port de liane et ses feuilles, s’étant extrait de la gaine par un jeu d’un millimètre ou deux pour prendre souffle ici comme au milieu d’une falaise. Sur les descentes d’eaux de pluie sont raccordés en effet à chaque étage à la façon d’une confluence les évacuations des éviers de cuisine ; ce que l’on appelle les eaux grises. J’imagine la graine coincée là et y trouvant finalement ces conditions acrobatiques favorables. Une pièce détachée des jardins suspendus de Babylone.
La présence discrète de ces vies adventices, échouées dans les délaissées des villes, y fondant leur foyer, certains la jugent sale, sauvage, malvenue ; en appellent aux services de la ville, à la tondeuse ou à la chimie. « Regardez, on verse ce bidon et ça disparait pour un temps, on retrouve le goudron, l’asphalte nus, ça fait bien plus propre ! » On dit partout mauvaises herbes comme on dirait racailles. L’étoile d’un pissenlit dans l’esprit de certains est un romanichel qui étire sur votre chemin ses jambes pour vous faire trébucher et vous vider les poches. Cette précarité au contraire m’attriste. Les offenses qu’on leur fait m’offensent avec elles. Leurs blessures me blessent.
Coupez tout, rebouchez ! C’est pareil que m’enlever la chaleur du soleil, les pépiements des oiseaux que je devine commerçant dans les buissons. Les oiseaux font un vacarme pas possible et salissent le bitume. Qui sait quelles maladies ils couvent sous leurs plumes !
Et ces arbres qui tombent leurs feuilles et bouchent les regards ! Déjà qu’on ne trouve plus à se garer, qu’il y a de plus en plus de bouchons.
Ceux et celles qui ne fréquentent que des jardins d’ornement, ne connaissent pas le plaisir d’avoir à sa baisser pour passer sous une branche, ni celui d’avoir à éviter la lente transhumance qui vous oblige à couper le moteur en invitant les enfants, mi fascinés mi effrayés par le raffut, à s’asseoir sur le capot pour mieux voir.
On se demande de quoi cette halte pouvait bien nous mettre en retard. Et à tout prendre on aimerait bien pouvoir suivre le troupeau en désordre à travers les fourrés en remuant la terre en teintant les cloches comme au carnaval. Oublier la course à faire pour s’attarder sur le dessin d’un lichen, suivre rêveusement comme un peu de lierre ouvre silencieusement la mer gelée en nous. Détailler le portrait des herbes folles.

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