Nos matins intérieurs

Deux jours qu’à la radio on ajustait le décompte des victimes du séisme qui avait ébranlé Marrakech. Les recherches du petit Émile, porté disparu depuis le 8 juillet, avaient repris dans le hameau de Haut-Vernet. En Lybie, une ville était en partie détruite par les inondations. Un barrage avait cédé. Je n’avais pas retenu le nombre de m3 d’eau qui s’étaient déversés. La famille de la jeune femme décédée à Marseille après avoir reçu une balle perdue témoignait. Dans les appartements voisins on dormait désormais sur un matelas au sol, la chambre des enfants avait été déménagée. Chacun disait la peur qui lui était tombé dessus. Le lendemain un homme avait lui aussi été tué par balle à Marseille. Un sexagénaire. Les chiffres des morts en France durant la canicule d’aout venaient d’être publiés. On comparait à ceux de l’année précédente. Certains calculs intégraient les victimes malades du Covid, ce qui bien sûr faussait la chose. J’avais passé la matinée à poser du parquet et le reste de la journée à covoiturer les enfants d’un rendez-vous médical à l’autre. Puis il avait fallu préparer rapidement le repas, veiller sur l’heure et compter sur les routes barrées et les déviations. Mais on avait assez peu l’occasion d’aller au théâtre et c’était une parenthèse. L’architecture du théâtre, la scénographie urbaine du quartier des grattes ciels en suscitaient d’ailleurs la sensation : approchant le parvis et sa volée de marches vous passiez une sorte de sas sensible ou symbolique en laissant derrière vous le quotidien, la semaine et son tumulte. Le décor changeait. Le rythme aussi.
Oui, le théâtre fait partie de ces lieux que Foucault désigne comme des hétérotopies. Des lieux autres. A cheval sur la réalité et sur le songe. Et comme un enchâssement de poupées russes, après la scénographie symbolique de l’urbanisme, après le hall du théâtre et le labyrinthe de ses escaliers qui avait pour effet de vous enfoncer plus profond encore dans cette immense fiction, il y avait la salle elle-même, la falaise des gradins et la scène. Et avec le mot, par homophonie, l’image de la fresque que réalisa Leonard de Vinci à Milan, la table longue et les apôtres réparties de part et d’autre du Christ dans des poses affectées, la géométrie et sa boite. Puisqu’un théâtre est tout à la fois la boite qui accueille ces moments et cette façon de mettre en geste des histoires en imitant à grands traits les spectacles qu’offrent la vie. On sait ce parti pris de l’artifice dans la lecture, au cinéma. C’est la suspension consentie de l’incrédulité exprimée par Coleridge (The willing suspension of disbelief for the moment). Et on s’y rend comme les enfants engagent leurs jeux par une parole : Il a des vérités que seuls ces artifices peuvent nous faire entendre.
Cela est entendu. Le décor sur scène ne mime rien. Il s’agit de simples modules offrant un certain nombre de dispositions, de situations. Et, on se souvient de Brecht, nul besoin de machinerie complexe ou d’opérateurs discrets : on repoussera, assemblera, disposera ces praticables au besoin, sans manières. Il ne s’agit pas de faire croire à autre chose qu’une expérience fabriquée à partir d’autres expériences. La première personne à entrer en scène s’adressera au public pour évoquer sa pratique du snowboard et cette recherche que partagent tous les pratiquants des sports de glisse : une chorégraphie de courbes, de gestes justes, une dynamique fluide. Vivacité, vélocité. Quelque chose qui vous fait passer d’un certain état, d’un certain rapport au monde à un autre. Le jonglage, on l’entend, explore des sensations similaires. C’est un texte, c’est du théâtre mais c’est vrai. Au sein de l’espace construit du spectacle, de la représentation s’ouvre une parole de vérité, l’intime de confessions. On ne confondra pas avec les mascarades perverses du spectacle dénoncé par Debord. On rapporte la planche de snowboard en coulisse, on tombe la combinaison.
C’est une ligne centrale de cette nouvelle création du collectif Petit travers : faire entendre les commerces plus ou moins patents ou subreptices, insinués, entre l’œuvre entant qu’objet esthétique et la vie courante. Tout à la fois ce qui nous concerne tous : la politique, l’écologie et les responsabilités, les culpabilités que l’on porte et les paradoxes dans lesquels on est pris. (Que faire quand on participe par son art, son métier, son mode de vie à l’usure globale du monde et quand celle-ci nous est simultanément motif d’accablement et de révolte ? Que faire de cette forme de schizophrénie qui s’insinue par moment ?) Mais aussi, et c’est touchant, qu’est-ce que c’est que la vie de circassien, quels rapports chacun, chacune entretient avec sa propre pratique, son propre corps et avec ce corps collectif, ce projet qu’il ou elle sert ? C’est une façon de poser la question de la place de l’art dans nos sociétés. Et une manière de repousser les discours généraux, dogmatiques pour donner à percevoir. Presque une manière de réhabiliter le corps, le toucher, la physicalité dans un monde qui tend à abstraire et artificialiser.
Il y a derrière l’instant, la performance, la grâce, toutes sortes d’engagements individuels et collectifs, des parcours de vie, des espoirs et des craintes, les heures de répétition, assouplissements, ajustements. Il y a le groupe, l’ensemble, les échanges, mais aussi des personnalités, des singularités. On s’en étonnera à la fin : il est toujours question d’échanges, d’attentions, de relations et chaque partie est au service d’un grand tout. Pourtant il nous semble que chaque jongleur est en chaque instant lui-même, chaque jongleuse elle-même. On est entré en empathie avec chacun, a entrouvert la porte de leur chambre. On leur trouve une présence dingue. Ce sont des trajectoires individuelles qui ici en cet instant se rencontrent, à la manière d’une structure atomique et que l’on imagine ensuite poursuivre selon le hasard et les nécessités de quelque loi physique à tracer leur chemin. Assistant à la représentation on est témoin d’un moment de leur vie.
Le spectacle, alternant moments d’extrême vivacité et presque d’emballement nerveux qui invitent à rapprocher le jonglage de sports comme le handball ou le basket, passages plus contemplatifs et presque hypnotiques rappelant les explorations visuelles et sonores d’Oskar Fischinger, la chronophotographie d’Edward Muybridge, mais aussi chorégraphies dont la géométrie presque mystique fait remonter le souvenir de propositions télévisuelles de Beckett (Quad I&II) est alors entrecoupé de scènes que l’on pourrait qualifier de sketches. Des témoignages enregistrés en voix off offrent quelques plongées au cœur de la pratique individuelle. La gestuelle des répétitions, les coulisses, sont livrées dans leur grammaire, leur phrasé propre. Des réflexions sur l’individu et le collectif, sur l’écologie s’invitent à la manière d’apartés ou de didascalies. Un moment de théâtre parodique règle son compte à l’idée de performance en usant des mots clefs à la mode, dans le style d’un détournement du Palmashow. Tous les tons sont donc permis. L’objet est composite, plastique. (Se rappeler qu’on joue au théâtre comme on joue de la musique…)
On dirait un peu bêtement que ces Matins intérieurs offrent une déambulation au cœur de la pratique du jonglage elle-même, du geste à la réflexion, de la technique à l’esthétique, de l’individu au collectif, de l’art à la vie, des coulisses au spectacle, provoquant tantôt l’émerveillement, la fascination, tantôt le rire ou la réflexion. Que cet objet qu’il fabrique, emporté par la musique du Quatuor Debussy présent sur scène, réconcilie divertissement, émerveillement, esthétique ou esthétisme et exigences d’un art autoréflexif. Que c’est là, mais fallait-il s’en étonner, d’un équilibre subtil, sans cesse relancé.
Plusieurs fois, il m’a semblé que les jongleurs étaient moins des hommes et des femmes qui réceptionnaient et relançaient sans fin des corps qui chutaient que des matériaux sculptés par les objets avec lesquels ils passaient un moment. (Ce grand bâton, il peut passer sur le bras, sur le coup, glisser dans la main. Qu’est-ce qu’il appelle comme mouvements ? Et qu’est-ce que ça produit si je répète le geste ? Et si cela est démultiplié par dix jongleurs ? Si on s’installe un moment dans cette houle ?) Que les gestes et les attitudes, les mouvements, les postures avaient quelque chose de ces chants que les oiseaux tressent sans fin à travers l’espace, tâtant le silence et ricochant, comme un éclat de lumière se reflète sur une surface brillante, sur tous les chants du monde. Que par eux le corps s’éprouvait dans ses possibilités, son amplitude, ses souples et réflexes comme s’il lui fallait vérifier qu’il était et que la vie l’animait. J’y observais cette transfiguration qui fait qu’une technique, qu’un motif doucement changeait de texture pour devenir l’architecture d’un sentiment. Cette chose à la fois simple et magique d’une balle qui ressort, blanche, dans la lumière ; de dix balles qui ainsi font des ponctuations lumineuses et du transfert qui subrepticement s’opère de la vue au corps pour que ce chaloupé se donne à sentir dans le ventre et berce même les pensées ; engage des centaines de personnages assises dans la salle dans cette kinesthésie.
Certains jours, alors que tout cela semble vain, dérisoire en regard des désastres qui ont cours, on pourra reprendre pour soi une des phrases prononcées par un jongleur ce soir-là : « … faire une petite place à l’épanouissement au milieu du bruit et de la fureur…, ben j’en suis ! »
Ces beautés-là peuvent peut-être, c’est le pari que l’on fait avec eux, « réparer ce qui est en train de foutre le camp ». Non pas éteindre un feu de forêt ou dépolluer l’atmosphère, ce qui est une responsabilité des techniques et des sciences, mais agir sur le sentiment. Ce qui est un bon moteur et un bon gouvernail pour solliciter les sciences et les techniques. Ce travail, ces heures, ces gestes répétés, ce jeu collectif et ce partage public sont comme maintenir allumées ici et là des lueurs, entretenir des foyers, nourrir ces lucioles* qu’appelait Pasolini.

Biennale de la danse, Lyon 2023. TNP Villeurbanne.
Ecriture : Julien Clément et Nicolas Mathis
Mise en scène : Nicolas Mathis
Conception musicale : Christophe Collette
Avec les musiciens du Quatuor Debussy
Avec les jongleurs.se.s du Collectif Petit Travers : Eyal Bor, Julien Clément, Rémi Darbois, Amélie Degrande, Bastien Dugas, Alexander Koblikov, Taichi Kotsuji, Carla Kühne, Emmanuel Ritoux, Anna Suraniti
Musiques : Henry Purcell, Marc Mellits
Texte et direction d’acteur : Jean-Charles Massera
Création lumière : Arno Veyrat
Costumes : Léonor Boyot Gellibert
Laboratoire prise de paroles : Stéphane Bonnard
Construction de la scénographie : Olivier Filipucci
Régie générale et lumière : François Dareys ou Thibault Thelleire
Régie son : Victor Page ou Eric Dutrievoz
Collaboration de direction : Dorothée Alemany
Direction de production : Anna Delaval
Coordination logistique : Audrey Paquereau
Coordination technique : Samuel Wilmotte
Administration de production : Géraldine Winckler

*« La nuit dont je te parle nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pieve del pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel. J’ai alors pensé combien l’amitié est belle, et les réunions de garçons de vingt ans qui rient de leurs mâles voix innocentes, et ne se soucient pas du monde autour d’eux, poursuivant leur vie, remplissant la nuit de leurs cris. Leur virilité est potentielle. Tout en eux se transforme en rires, en éclats de rire. Jamais leur fougue virile n’apparaît aussi claire et bouleversante que quand ils paraissent redevenus des enfants innocents, parce que dans leur corps demeure toujours présente leur jeunesse totale, joyeuse. » P. P Pasolini, Lettre à Franco Farolfi (Bologne, janvier-février 1941)

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