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Sable

« L’humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. »
Walter Benjamin

« Elle dit : regardez : la fin du monde, à chaque seconde, partout, tout le temps. »
« Que ce monde ailles à sa perte, c’est la seule politique. »

Marguerite Duras

Sable. Ou terre de sienne pâle. Mais, que l’on considère le plus massif, et les tiges sèches se confondent avec le vert blanchit de l’herbe tondue. Imperceptiblement, l’ensemble tire, là vers le vert, là vers le jaune pâle, l’opalin, selon qu’on le considère en incluant ce avec quoi il voisine, dans quoi il meurt ou s’infuse. Et, dans cette confusion vaporeuse, s’accusent ici et là une pâleur qui joue avec l’or mat, presque blanc, quand y accroche la lumière.
Un vent léger passe sa main par-dessus. La prairie frissonne. Incline chaque tige, selon sa charge, l’épis courbé qui la termine, la résistance qui lui est propre. Chacun herbe ploie et revient à sa position naturelle selon sa souplesse, la prise qu’elle offre ; et l’ensemble s’agite confusément, hésitant entre l’élan commun et l’interprétation subjective, libre et hasardeuse. Ondoiement presque flegmatique lorsque l’on considère l’ensemble : cette zone floue, moirée, chaloupant dans le soleil.
Les lilas reçoivent à leur tour un mouvement d’air qui remue mollement leurs feuilles sur leurs accroches. Puis immobilité. Implacable des ombres. Tragique de ce compagnonnage muet. Le ciel d’un bleu presque uni. Champ coloré hésitant vis-à-vis de la profondeur. De rares nuages blancs aux contours déchirés. Des bribes égarées près de l’horizon.
Chez les voisins, des bruits de scie électrique, de barres de métal qui s’entrechoquent. Installation de panneaux photovoltaïques. Deux ou trois personnes. Derrière la barrière, en contrejour, l’éclat blanc d’une camionnette, un reflet sur le montant d’une portière. La façade dans l’ombre. De la vallée, la faible rumeur de l’activité urbaine. Circulation, tondeuse lointaine, hélicoptère peut-être, et autres engins de travaux. Assez haut, oblique, la traîne blanche qui indique le passage d’un avion que l’on distingue à peine, que l’on n’entend pas. Quelque chose d’une image. De l’immobilité lointaine des images.
Le bruit de chalumeau d’un autre, plus près, dont la présence se diffuse, se diffracte, ricoche selon les reliefs du paysage. Le fasceillement des feuilles dans le vent, semblable à la musique d’un ruisseau courant entre les pierres.
La musique du temps qui s’étale, s’étire, ou se déploie. Un allant pareil à l’immobilité. Une forme de décantation perpétuelle.
Un monde familier et que l’on jurerait éternel dans l’énergie passive qu’il met à se perpétuer, à se reconduire.
L’allée fraichement tondue. Ce quelque chose d’une ligne horizontale invisible qui se laisse lire dans la diversité des plantes assujetties à une volonté complice de celle dont témoignent les dalles. Une question de surfaces, de zones, de structure. Les feuilles, les herbes hachées qui jonchent le bitume le long des bordures témoignent en silence de ce que l’on n’oserait appeler un drame. La lumière indifférente.

Le reste on le sait. Un ouvrier sur son poste de travail contrôle une fraiseuse. L’air épaissît par le bruit. Assis sur une fosse, sur un trottoir, un connecte un bouquet de fils, soleil sur la nuque. Un camion de livraison bloque pour quelques secondes la circulation dans une rue commerçante. Klaxons, impatience. Un serveur dans un drive in prend au casque une commande qu’un automobiliste lui passe, par un interphone, quelques mètres plus loin, de l’autre côté du mur. Ici on rit aux éclats, les jambes croisées sous une petite table, un verre à la main. Altercations, échanges de regards. Une petite vieille, tassée dans un fauteuil, attend son heure. Un dort dans sa crasse, entre une mare de vomi et un chien, amorti par deux demi litres de bière tiède et forte. Canettes couchées elles aussi, poisseuses. Une s’escrime depuis des heures sur un tableur, visage dans la lueur de l’écran, mèche glissant devant ses yeux, qu’elle repousse sur l’oreille. Quelqu’un court. Une une de magazine se partage sur divers supports numériques en ligne, suscitant des commentaires de tous ordres. Fautes d’accords. Approximations. Mauvaise foi. Une petite fille déballe son cadeau d’anniversaire. Papier froissé, couleurs vives. Des petites mains, loin, montent à la chaine les mêmes figurines souriantes et légères. Dans une rame de métro ennui, lassitude, fatigue, toux, moiteur, petites activités numériques sans conviction pour occuper le trajet. Un, les pensées entièrement focalisées comme du soir au matin sur l’opportunité d’un coup. Les petits profits vite consommés. Les récits qu’on se fait pour soi-même et qui veut bien l’entendre, mais qui ressemblent trop à des scènes de films. Une, toute à son image, reprise du maquillage, regard absent, vide affectif, ego envahissant. Toute sorte de tissus, de tombés, de coupes, de postures et d’attitudes. Inscriptions singulières s’uniformisant dans le nombre et les excentricités acceptables. Des qui regardent en eux, des qui accueillent les regards, d’autres qui les esquivent, les redoutent, les cherchent, des qui ne regardent jamais à plus de quelques dizaines de centimètres, d’autres dont le regard se perd souvent au-delà de ce qu’ils peuvent seulement atteindre.
Une manière complexe de digestion de heures, du monde, de nos propres pulsions. Dépense perpétuée.

On y reconnaitrait ce monde qui nous fait autant que l’on y participe. Son ordinaire bariolé, composite mais qui finit toujours, lorsqu’on le considère avec un peu de distance, par paraitre tissé d’un même fil. Un monde de rire et de peines, de joies et de souffrances, s’accordant à la gamme des sentiments décrits de longue date par tous les livres. Rejouant sans cesse les mêmes intrigues. Sympathie pour ce qui s’y bricole. Malgré colères, frustrations, rages passagères, fatigue. L’équilibre que malgré tout il s’y fait. Familiarité rassurante. Des herbes indifférentes balancées par le vent à celle qui prend sa pause sur le parking d’un centre commercial, cigarette dans une main, téléphone dans l’autre. Regard vide, badge qui pend. Même lassitude qui traverse objets et gestes.

Là-bas les glaciers fondent, soupirant dans le gris des lignes serpentines brillant dans la lumière. Le blanc des sommets ici et là s’est pelé. Les flancs de sapins verts tachés par zones de brun roux.
Le reste on le sait : des feux, des hectares de forêts. Le manque d’eau. Restrictions, nappes à vide. Ici, interdiction de remplir sa piscine ou arroser son potager en journée. Là-bas toujours la guerre. En ce moment, impossible de trouver de la moutarde. Celle qu’on dit encore de Dijon est produite avec des graines canadiennes. Il aura suffi à quelqu’un d’acheter le mot pour maintenir l’illusion. Depuis longtemps la moutarde de Dijon ne se produit plus à Dijon. Mais là-bas, au Canada, il a fait chaud aussi — trop. On parle de chute de la productivité. Comme l’huile que l’on a du mal à trouver ces derniers temps, si bien qu’au magasin en bas un papier disait restriction : « une seule bouteille par famille ». On apprend que celle que l’on consomme d’ordinaire est produite en Ukraine.
On guette le ciel pour la pluie et peut-être un peu comme l’enfant lève le regard vers son père tout en baissant la tête, le vase cassé dans les mains.
A deux pas, contre la station-service, au même moment trois sont à laver leur voiture au jet haute pression. Les ailes, les jantes, le pare-chocs. Dans la rigole de récupération l’eau mousseuse cours, s’infiltre par les grilles.

Pour qui est-ce que j’écris?

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