Simon Martin, ce qui s’évanouit

« Rien ne distingue les souvenirs des autres moments, ce n’est que plus tard qu’ils se font reconnaître, à leurs cicatrices. Ce visage qui devait être la seule image à traverser le temps de paix à travers le temps de guerre, il se demanda longtemps s’il l’avait vraiment vu ou s’il avait créé ce moment de douceur pour étayer le moment de folie qui allait venir. »
Chris Marker, La jetée.

« Voilà, c’est fini
Ne sois jamais amère, reste toujours sincère
T’as eu c’que t’as voulu,
Même si t’as pas voulu c’que t’as eu
Voilà, c’est fini
Nos deux mains se desserrent de s’être trop serrées
La foule nous emporte chacun de notre côté
C’est fini, hum c’est fini
Voilà, c’est fini
Je ne vois plus au loin que ta chevelure nuit
Même si je m’aperçois que c’est encore moi qui te suis »

Jean-Louis Aubert


Nous regardons à un monde qui va, emporté sur son erre. Pris par ce mouvement d’inertie, nous sommes emportés à sa suite, ou emportés avec lui, en lui, flottants au cœur de la chute. La gravité s’estompe. Il nous semble que nous n’avons plus prise sur rien, isolés dans une paroi de verre, dans cet espace ralenti et sourd que la conscience fabrique parfois dans les épreuves, les moments de grande violence, comme une protection qui sépare la pensée du corps. Aznavour l’a chanté sur le ton qui convient, triste et résigné : « les parois de ma vie sont lisses, je m’y accroche mais je glisse lentement vers ma destinée… ». Nous nous laissons alors porter par cette houle, un sentiment océanique, les moments que l’on traverse presque en transparence, quelques épiphanies. Jean-Louis Aubert l’a chanté aussi : « voilà, c’est fini… ». Le soleil du matin éclaire notre visage poli par la caresse de nos larmes. Peut-être que nous nous éveillons après la fête, récupérant lentement une assise mentale sur les rivages d’un vertige qui s’éloigne. Nous laissons glisser un livre d’entre nos mains. Peut-être dérivons-nous parmi les vestiges et les restes, les lumières tombées au sol, les ardeurs épuisées. Le disque qui tourne tout seul sur la dernière piste. Peut-être remontons nous le jour, en retard sur son histoire, les pieds dans le sable le long d’une plage.
Nous sommes la fille du potier Dibutade qui trace au charbon la silhouette tremblante de celui dont elle aimerait fixer l’image mais dont elle détoure en vérité l’ombre. Nous regardons aux choses à travers leur absence. Nous sommes sans illusion sur l’impermanence des choses. Sur l’évanouissement des gestes, dédoublés un instant par la mémoire, puis s’épuisant en échos mourants. Nous trouvons beau le nuage de fumée qui mange l’image de la ville. Beau comme une mèche qui tombe sur une tempe. Comme le geste tragique du déluge.
Toute image est l’image d’un mort.
C’est Roland Barthes consolant de ses mots le visage de sa mère petite fille.
Il dit aussi que, « privées d’un principe de marquage, les photos sont des signes qui ne prennent pas bien, qui tournent, comme du lait. »
En chaque image, comme une bifurcation, la vie cherche une cachette. Et c’est depuis ce point extérieur, comme sorties du jeu, qu’elles nous considèrent alors, en un mouvement de coulisse qui nous mène doucement.
Ainsi, chaque tableau de Simon Martin ressemble simultanément à une pause, une attention, une affection secrète et à l’image reconstruite, mal fixée du souvenir. Celles-là qui remontent parfois en traversant le corps, la pensée, dans un silence ou une absence – quand on dit alors qu’un ange passe (l’ange n’est-il pas le souvenir qui nous traverse de ceux qui sont morts avant de vieillir, les avorteuses étant alors des faiseuses d’anges ?). Rilke a écrit de belles choses sur l’ange. « Car le beau n’est que le commencement du terrible que nous supposons encore, et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent, de nous détruire. Tout ange est terrifiant. » Reste une certaine langueur. Les jambes que l’on replie sous soi dans les coussins. Les courbes d’une plante jetée dans la lumière comme d’autres, traversant le même appartement, se jettent dans le vide.

Celles que Chris Marker convoque en un diaporama lancinant dans La jetée.
« Ils sont sans souvenir, sans projet. Leur temps se construit simplement autour d’eux, avec pour seul repère le goût du moment qu’ils vivent.
(…)
Plus tard, ils sont dans un jardin. Il se souvient qu’il existait des jardins. »

L’art est une fiction qui caresse les rêves de ceux qui s’y font prendre. Un geste sentimental. Ou une sorte d’élégie, de longue plainte : « Sans doute est-il étrange de n’habiter plus la terre, de ne pratiquer plus des usages à peine appris, aux roses, et tant d’autres choses prometteuses, de ne plus faire signifier un avenir humain ; cela que l’on était entre des mains si inquiètes, de ne plus l’être et, comme d’un jouet cassé, de se défaire même de son propre nom. Étrange, de ne plus désirer ses désirs. Étrange, de voir ce qui était lié, si librement flotter dans l’espace. »
Rilke encore, dans une lettre à Lou Andreas-Salomé :
« Qu’il y ait ensuite un retour au quotidien ne peut nuire à ces heures insulaires. – Elles restent détachées de toutes les autres, comme vécues à un niveau plus élevé de l’être. »

Image : Simon Martin, Sarah, 2021. Courtesy Galerie Jousse Entreprise.

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