« la langue justement dans laquelle il m’aurait peut-être été donné non seulement d’écrire mais aussi de penser n’est ni la latine, ni l’anglaise ni l’italienne ni l’espagnole, mais une langue dont aucun des mots ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent et dans laquelle j’aurai peut-être un jour à rendre des comptes au tombeau, devant un juge inconnu. »
Hugo Von Hofmannsthal
Un visage. Sa présence irradiante, lumineuse. Astrale. L’affleurement contenu de ses états d’âme. Sa calme concentration. Le silencieux bruissement de son intériorité. Son immensité contenue. Ce sont des développements qui vous viennent à vous tenir là dans son attraction. Et il vous semble qu’à demeurer longuement dans son voisinage vous deviendraient audibles les murmures ténus qui se tiennent sous la voussure de son front. Des voix comme en écho, lointaines, plaintes, conversations confuses, confessions, prières, lambeaux scellés là. Son ovale est une insondable chambre d’écho d’où filtrent tous les drames du siècle. Vous regardez encore ; lui trouvez le laiton ou le cuivre frotté d’une lampe étant à elle-même son propre géni. La densité mémorielle de l’eau sur laquelle scintille la lune au fond d’un puits. Tous les âges confondus.
Oui, vous dites des choses comme ça.
Et regardez encore. Fasciné. Ému.
Et dans le même temps vous savez que tout cela n’est qu’histoires et projections, délires de votre propre imagination, ventriloquerie. Il n’y a là visage et vie que par tromperie, débilité de votre perception qui voit du volume dans la surface, de la vie dans l’inerte et donne des voix au silence. La peinture dans ses jeux sensuels est faiseuse d’illusions, suggestive. Et tandis qu’elle s’étale, badigeonne, nappe et contorsionne dans la nuit de son propre rêve comme fait une flamme dansant sur les braises, elle vous chante une berceuse ancienne, sacrée. Elle vous fait parler à l’intérieure de vous-même. Produit une sorte d’épanchement à l’intérieur de votre propre mémoire. Vous voyez par son charme. Cédez à son invite. C’est comme une main posée sur votre épaule et qui vous dit « je sais » s’adressant à une part ignorée de vous. Elle vous dit « tu peux pleurer ». Et vos larmes lavent une tristesse ancestrale. Vous vous agenouillez.
C’est étrange chose. Silencieusement, dans la boue changée en or, comme disait le poète, dans ce virtuose jeu de traces faisant signe, une âme a posé son font contre le vôtre. Vous aviez les yeux fermés. Vous regardiez la peinture en dedans de vous-même. Vous n’étiez plus tout à fait seul. Ou, pour le dire un peu mieux, vous étiez seul à plusieurs.
Sorcellerie. Douce sorcellerie.
Image : Karine Hoffman

0 commentaires