zones

De là où je suis j’avance mais sans vraiment savoir. Ou parfois c’est que j’ai aperçu avant un bâtiment qui émergeait, un relief ou une passerelle. J’emprunte une ruelle et parfois ça mène au bord des routes là où on ne va pas, là où meurent les bas-côtés. Ces zones que l’on ne voit jamais qu’en passant en voiture et qui sont prises dans le réseau des routes. Des interstices, des délaissés. Des mauvaises herbes et des ronces avec ce qui s’accroche dedans de sacs plastiques, de canettes vides. Souvent il y a des sentiers qui tracent des chemins courts, ça rejoint d’autres zones, d’autres quartiers. Mais ces lieux déjà vibrent de quelque chose. On se sent comme à passer dans les plis du monde, dans des espaces en retrait réservés à quelques initiés. C’est une pratique autre de la ville. Une autre ville dans la ville. Parfois ça s’élargit, la terre est battue, l’herbe usée, les touffes d’orties tenues en lisière ou bien ce sont des parpaings disposés comme pour s’asseoir, les traces d’un feu et un Caddie transporté là. Des repères. Des doivent s’y rouler des joins ou téter des bouteilles, tuer le temps en jetant des cailloux sur des canettes ou des tessons de verre. Des activités silencieuses, presqu’immobiles. Contempler la ville par son dos. On a l’impression de sortir de la bulle, on devient la conscience de tout ce qui s’agite là-bas, des mouvements réglés de la circulation, des voitures sur le périphérique dont on n’a plus que l’image comme ralentie. Sous la pile d’un pont le passage des voitures résonne différemment et il y a cette présence sombre qui abrite et menace. Un totem. Ça pourrait être un vestige d’une civilisation ancienne ou d’une société secrète. On a l’impression qu’on peut y attendre que quelque chose se passe. Que c’est le lieu désigné pour attendre ou tenir à distance le tumulte du monde, ce que la ville s’emploie à ignorer. Il y a tout un ensemble de lieux oubliés de la population qui font des retraites parfaites. On y a toujours un peu l’angoisse d’y voir surgir un gus ou une bande, de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment, d’interrompre un trafic, de voir ce qu’on n’aurait pas dû. Je ne m’attarde jamais trop mais je reçois au passage la charge de tout ce qui s’y passe ou pourrait s’y passer. Tout le long je prends des photos. Je ne sais jamais où elles disparaissent. Et puis je tourne sur moi même, me fabrique un cinéma mental, un panorama à la mode du XIXe siècle où des vues peintes viennent mourir à mes pieds, prolongées par un décors de vrais buissons ou un enchevêtrement de barres de fer. Il y a souvent des bâtiments abandonnés, d’anciennes usines ou entrepôts. Je regarde par les ouvertures, m’autorise rarement à violer le sanctuaire. Leur immobilité silencieuse impressionne. Tout est lié, comme dépendant d’un grand ordre que je ne voudrais pas déranger. Quelque chose électrise tout. Je pense aux Illuminations. Un transformateur recouvert de tags se tient, immobile, dans une perspective de fin du monde. J’essaie toujours de garder une idée du trajet pour rentrer. Mes yeux en se fixant on semé dans ma carte mentale une série de vues dont je remonte la séquence.

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