Laserre

Thomas Lévy-Lasne : Pour une peinture critique.


« Vous ne sortirez pas que je ne vous aie présenté un miroir — où vous puissiez voir la partie la plus intime de vous-même »
Shakespeare

Je ne sais pas s’il est parmi les animaux certains qui parviennent ainsi à se regarder comme par-dessus leur épaule, à s’arracher à une situation pour en prendre la mesure ou la considérer. Je ne sais pas s’ils ont, comme nous le faisons constamment, cette façon de se raconter eux-mêmes dans leurs gestes héroïques ou ordinaires, faisant des rêves tout peuplés de semblables et de doubles. Lire la suite →

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Aurore PALLET, la connaissance par les gouffres.


« La distance qui nous sépare de ces étoiles amassées abolit les distances entre elles, et, dans les gouffres qu’elles illuminent de leur lumière mélangée, elles tracent devant mes yeux comme le ruisseau d’une brume de lait. J’entre dans le premier grand corps nébuleux du ciel. L’explication m’est enfin donnée avec des mots immenses que je ne peux pas contenir, mais mon cœur, comme une petite bête chaude, s’enroule instinctivement dans cette spirale de printemps. »
Jean Giono

« Dans l’hallucination artistique, le tableau n’est pas bien limité, quelque précis qu’il soit. Ainsi je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, ça se trouve je ne sais où. Ça existe seul et sans rapport avec le reste, tandis que, dans la réalité, quand je regarde un fauteuil ou un arbre, je vois en même temps les autres meubles de ma chambre, les autres arbres du jardin, ou tout au moins je perçois vaguement qu’ils existent. L’hallucination artistique ne peut porter sur un grand espace, se mouvoir dans un cadre très large. Alors on tombe dans la rêverie et on revient au calme. C’est même toujours comme cela que cela finit. »
Gustave Flaubert

« On assiste stupéfait à ces sporadiques éruptions, fluettes, folles fontaines, à ces jets d’eau, plus jets qu’eau, avant tout jaillissements,surcroîts punctiformes de forces, spectacle délirant de la geysérisation intérieure. »
Henri Michaux

Ce fourmillement ténu, à peine palpable. Une sorte d’engourdissement de tout le corps. Le sol soudain lointain, sujet à déformations, inclinaisons, effets de vertige, comme la surface d’un bassin sous le plongeoir, ondulant. Lire la suite →

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Café


« -Aujourd’hui, Pascovia Ossipovna, je ne prendrai pas de café, dit Ivan Iakovlévitch; je mangerai plutôt du pain chaud et de l’oignon (Ivan Iakovlévitch se serait volontiers régalé de café et de pain frais, mais il savait qu’il était inutile de demander deux choses à la fois : Peascovia Ossipovna n’admettait pas ces fantaisies).
‘Il n’a qu’à manger du pain, l’imbécile! songea la dame; tant mieux pour moi : il me restera plus de café.’
Et elle lança un pain sur la table. »
Nicolas Gogol

On s’étonne assez peu je trouve de ce qui s’est insinué dans nos vies jusqu’à en effacer tout à fait l’exotisme primitif, à l’instar du café qui, de consommation courante, associé aux institutions qui font la physionomie de la ville et même du petit village où il n’en est parfois qu’un, lequel tient lieu d’agora populaire, fait oublier qu’il est une denrée intégralement importée de contrées lointaines, allogène. Lire la suite →

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Shirley Jaffe


« Feuilleter notre monde, assembler son éparpillement, ses battements. Seule une peintre, au cœur de la volière, aura perçu la clarté de son désordre, ses imprévisibles harmonies. Shirley Jaffe verra toujours, dans ce qui fourmille, une pagaille contrôlable. Elle sera capable d’étaler le nœud du disparate. Seule, dans la cour de récréation, elle rêvera à une architecture insouciante dont le strict équilibre pourrait flotter, flottement qui renforcerait sa tenue, exalterait sa stabilité. »
Nicolas Pesquès

« Le sentiment à l’origine du tableau est un sentiment pictural, une perception particulière d’un phénomène pictural, un sentiment provoqué par un événement pictural à faire advenir.
Il n’est pas encore là, il est latence, provoqué ou incité par les choses du monde mais s’en séparant dans le sentiment formel du tableau. »
Eric Suchère Lire la suite →

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Lee Bontecou, sculptrice d’espaces et de l’âme.


Les premières œuvres de Lee Bontecou, c’est aux alentours de 2007, au Palais de Tokyo. J’étais diplômé des Beaux-Arts depuis peu, je préparais ou avait déjà obtenu l’agrégation. Une exposition collective dont j’ai du mal à me souvenir du contenu et des artistes présentés. Façon peut-être de dire comme une exposition est une sorte de rêve qu’on traverse et qui vous traverse. Lire la suite →

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Clignotant


En gare. Que cache-t-il à l’heure du départ ?
Une belle éveillée, lui tout endormi de la veille ?
Une belle endormie quand il veille tenant son siège ?
Marchepieds, attention. Léger bagage, par chance.
Fenêtres closes, prudence. Besoin d’un point de fuite.

Philippe Blanchon

Peut-être faut-il s’imaginer clignotant, des yeux, des oreilles, de corps, d’attention… Traversant la vie ou étant, sinon traversé, du moins éveillé par elle, en pointillés, et selon un rythme variable. Lire la suite →

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Bird’s Eye View


Comme on la voit devant nous, adossée perpendiculairement au mur qui nous fait face, il est plus facile encore d’y voir un œil, grand, qui vous fixe. Au centre, un disque noir tient lieu de pupille, cet abyme de nuit, depuis laquelle, effrangée de beige pour gagner rapidement une teinte terre de sienne, pris dans une dynamique centrifuge, se déploient les fibres de l’iris. Lire la suite →

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Un visage


« Lecteur, mon semblable mon frère ».
Baudelaire

« Vers la création toujours tournés, nous ne
Voyons en elle qu’un reflet du Libre,
Obscurci par notre ombre. Ou qu’une bête,
Une sans voix, regarde, calme, à travers nous.
C’est cela que le mot destin veut dire : être en face,
Rien d’autre que cela, toujours en face.

Y aurait-il une conscience pareille à la nôtre
Dans la bête assurée qui avance vers nous
Orientée autrement, elle nous entraînerait
Dans son orbite. »
Rilke

On a vu sa manière de s’épuiser sur le grain du papier, distribuant le noir en l’essuyant, comme le fait un carré Conté, un fusain dur. Les inflexions qui témoignent du geste de la main, la désinvolture preste, suggestive avec ce qu’elle contient d’approximations, de lacunes. La façon de déchirure striée, sans pareille, que dépose dans la course le pinceau chargé d’encre. Et dans ce chaos panique, agrégeant à la diable l’apparence d’un visage, les lumières, comme essuyées elles aussi, de la feuille qui devait recevoir ces altérations, par assauts répétés, à sa pureté. Lire la suite →

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Locus solus, locus incertus : note d’atelier


« C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie »
Nino Ferrer

« Ça ressemble à la Toscane douce et belle de Vinci
Les sages et beaux paysages font les hommes sages aussi
Ça ressemble à des images, aux saisons tièdes, aux beaux jours
Au silence après l’orage, au doux toucher du velours Lire la suite →

khodja

Une image


« Peut-être conviendrait-il mieux de descendre au contraire dans le pli que chaque hirondelle passe et repasse dans l’air du soir et de considérer chacune d’elles dans sa singularité : pour les voir dès lors vivre non plus dans l’abstraction d’un espace générique mais dans ces coulures, ces jeux d’angles et ces chicanes formant les espaces particuliers de la ville, avec leurs cours, leurs rues, leurs places et leurs fils tendus d’un bord à l’autre — murs et fenêtres faisant toile de fond pour le ballet de lignes et d’éclats qui s’exécute et dans tous les sens. »
J-C Bailly, Hirondelles andalouses

« Ce mécanisme des ouvertures de parenthèses, et de parenthèses dans les parenthèses, a toujours eu grande part dans le développement de mes travaux, donnant lieu à de nouvelles séries que je n’avais pas prévues, donnant lieu aussi à des interruptions du fil conducteur parfois très prolongées. D’où mes retours en arrière, de temps en temps, pour reprendre ce fil au point où il était resté de nombreuses années plus tôt. »
Jean Dubuffet

C’est de son aveu une rencontre inopinée sur un trottoir. Et on sait comment une simple rencontre peut engager une vie.
D’ordinaire l’onde de choc se dissipe rapidement, vous vous ressaisissez. Le monde récupère ses contours. Et vous passez au travers. Mais il se fait des fois que la perturbation se soit insinuée et installée assez profondément pour provoquer dans l’âme une inclinaison. Vous pouvez reprendre votre vie de tous les jours. Vous êtes toujours le même, du moins au dehors. Vous allez chercher le pain, vous écoutez de manière plus ou moins distraite les actualités, vous réglez votre montre. Mais, pourrait-on dire, la pointe a touché. Lire la suite →