2020 : face à ce creux du regard, par Lionel Bourg.

2020 : Face à ce creux du regard… par Lionel Bourg, in Sitaudis, février 2020.

Fruit d’une fréquentation assidue, le livre qu’Armand Dupuy vient de consacrer à l’œuvre de Jérémy Liron ― à la peinture, en fait, ou à l’approche tourmentée qui fonde son rapport avec l’acte même de peindre comme avec l’écriture, l’un sollicitant l’autre et s’y confrontant non sans alerter l’espérance puis le désarroi caractérisant toute saisie du monde ―, ce livre dense, envoûtant, ne se contente pas d’exposer, chapitre après chapitre, la problématique d’un art dont l’origine se confond avec celle du sens, mais, Récits, pensées, dérives Et chutes, le titre n’en fait pas mystère, ne cesse d’interroger la matière fluente du temps, qu’elle soit sociale ou, matrice, faisceau d’hébétude et de pulsions contradictoires, cette espèce d’oubli de soi très intimement vécu au sein du vaste dehors silencieux où se déploie l’espace.
Je mesure bien que, à peine esquissé, en bute, déjà, à mes propres préoccupations, mon commentaire n’échappe pas aux reflets de miroir d’un ouvrage si pertinent, si fécond que nul ne saurait passer outre, l’exigence qu’il manifeste, l’attraction vite irrésistible qu’il exerce comme à son corps défendant, s’appariant afin de subjuguer le lecteur tout en le délivrant des liens qui l’attachaient, peut-être, à quelque triviale procédure du voir et de l’écrire. On y croise un enfant à la promenade – le père, la mère l’entraînent chaque dimanche dans les parages du couvent de La Tourette, l’architecture de Le Corbusier, que raille son géniteur, imposant aux yeux du gamin l’énigme de volumes qui retiendront longuement l’attention de Jérémy Liron ―, ce même gosse, médusé par la médiocre reproduction d’un tableau de Degas punaisée dans l’appartement familial, se frottant ou se heurtant de plein fouet à l’étrangeté de toute existence, la sienne, d’abord, de l’adolescent bientôt, de l’adulte enfin comme de ces formes qui, face à lui, instaurent un univers dont l’objectivité presque machinale participe à la déshumanisation de lieux qu’aucune présence ne trouble. On le constate alors, ne sachant trop comment l’analyser, l’absence de résidents, de toute vie autre que végétale (et encore, les plantes, les arbres semblent eux aussi statufiés…), souligne dans les toiles de Liron qui montrent des immeubles, des villas ou des façades toujours offerts au tranchant bleu du ciel, l’obsession d’être ― vivre, habiter ― dont la peinture assume et rédime parfois le défaut.
L’ouvrage n’en accrédite que davantage la méditation qui requiert Armand Dupuy, laquelle, plus souple, plus sensuelle au fil des paragraphes, dénonce l’épuisement des critères définissant le paysage, les lacunes et le manque d’acuité dont souffre le regard contraignant l’écrivain, par-delà le geste pictural, à cerner de mots et de phrases l’inexprimable naufrage qui le hante. La vue se consume. La parole brûle. Aplats, touches successives, coulures qui s’épanchent au bas des tableaux et des pages, syntaxe, brosse, plume, crayon, pinceau balafrant la blancheur neigeuse de tel ou tel support, outils et ingrédients renvoient inéluctablement à la littérature, serait-elle en charge des fresques de Lascaux, de l’irréversibilité des heures comme des jours inscrite dans l’éphéméride effeuillé par Roman Opalka, des rêves d’un vieil Aborigène et, la dialectique ici n’est ni feinte ni fallacieuse, des illustrations qu’un bonhomme haut comme trois pommes contemplait dans les manuels de messieurs Lagarde et Michard appartenant à sa mère. C’est que le néant colonise le vide et ses dépendances, qu’une langue s’invente ou, lascive, s’abandonne en dépit de ses hésitations au courant tour à tour nonchalant et rapide du fleuve dont elle accepte, sans restriction désormais, le désir non moins que la caresse. L’huile aura beau l’étreindre, et l’avaler, l’absorber, l’artifice un instant consenti n’offusquera pas la lumière, la « machine de Morel » qu’Armand Dupuy emprunte au célèbre roman de Bioy Casares , s’avouant plus illusoire qu’efficace : « Le naufragé, note-t-il, troque donc un exil pour un autre. Il s’exclut de sa propre vie et perdra définitivement, on peut le supposer, en devenant lui-même une image, ce qui l’avait conduit à s’inclure aux images : la possibilité d’aimer. C’est toute l’incertitude de l’invention. Pour s’unir à Faustine, le naufragé y laisse sa peau. Il renonce à son tableau cutané désirant, parce qu’on sait que c’est la peau qui se désagrège la première, une fois la captation accomplie. »
Or la peinture, Jérémy Liron le sait mieux que personne , loin d’établir un double susceptible de leurrer l’apparence, gauchit, désaxe ou, d’une simple échancrure dans la trame des choses, « défigure » de façon peu ou prou perceptible une réalité à laquelle elle donne ce faisant un visage, icône, portrait ou, profanatrice, effigie de dieux dont les bustes président à l’exposition de leur nudité minérale. Ailleurs, la nuit tombe. La moindre parcelle d’éternité s’effiloche en lisière du songe, les unités d’habitation, qui barrent ou fixent l’horizon de tant d’œuvres, reléguant au statut de déchets oculaires les plates photographies des magazines que l’artiste consulte dans son atelier.
N’empêche. Le doute règne. On se demande ce qui palpite en cette immobilité, quelle respiration, quelle mort, même, et quelle catastrophe tremblent non pas derrière mais à l’intérieur, sous l’écorce ou l’épiderme des murs dont on ignorait à ce stade la dangereuse banalité. Les « Images inquiètes », nimbées, voilées de suie, celles qui se côtoient dans « Les Archives du Désastre », comme couvertes d’un film translucide, vert, couleur d’eau malade ou de corrosion liquéfiée, de cuivre, de bronze, endossent dès lors l’angoisse qui partout s’aiguise. Au reste, puisque la terreur se répand, puisque la dépravation sensible d’une communauté humaine en voie de réification se propage sans rencontrer d’obstacle, l’art n’a plus d’issue que dans la négation des forces qui le nient, l’archive, les monuments les plus anciens et les dépouilles en attente d’inhumation dans les hôpitaux, les morgues, les jeunes femmes du Fayoum, les silhouettes en marche de Giacometti, la Vénus de Lespugue ou la Dame de Brassempouy, la demoiselle que l’on aima quand on avait l’âge des balançoires, Mona Lisa, Marylin Monroe, Francis Bacon, Marcel Proust, Dylan Thomas, John Lee Hooker et Marceline Desbordes-Valmore se portant garants d’un insatiable devenir. Certes, ce qui se décompose ou, livide, s’altère, se dissout, divulgue à l’examen sa nature d’écorché. Le désastre a eu lieu. Nul ne peint, ne dessine ou n’écrit que des leçons d’anatomie, des vanités et, malgré, l’enfer promis, des Jardins des Délices.
Monographie exhaustive, dialogue que complètent les divers entretiens recueillis en annexe, va-et-vient singulier où, en constant équilibre, écriture et peinture s’accordent comme on le vit rarement, le Jérémy Liron d’Armand Dupuy, publié avec un soin extrême par L’Atelier contemporain, s’avère d’ores et déjà indispensable à toute lecture des multiples travaux d’un peintre qui n’en a pas fini d’instruire l’amoureux procès qu’il intente au réel.
Poursuivre ? Conclure ?
Une phrase suffira : « Face à ce creux du regard, aux questions de savoir ce qu’il nous reste quand quelque chose a disparu, qu’est-ce qu’il nous reste comme image, il y a quelque chose que je n’ai pas encore sondé, mais qui travaille et qui fait comme des blocs compacts qui nous accrochent et auxquels on bute. »