2013 – Vacances – Par Annes Collongues.

2013 – Vacances, par Anne Collongues.
De loin, avec ses volets azur, il ressemblait à ces bâtiments balnéaires dont les appartements sont loués à la semaine tout l’été, et vides hors-saison. Mais si quelqu’un, depuis l’une des fenêtres, regardait à l’horizon, il ne voyait ni voilier, ni mer scintillante, pas même l’ombre d’une bicoque de glaciers, rien qu’un terrain vague en contrebas par lequel j’arrivais à pieds de la gare, et trempé. Par chance j’avais échappé au contrôleur et étais descendu du train comme n’importe quel passager. Mais je ne m’étais pas engouffré à leur suite dans l’entonnoir de l’escalier qui menait par-dessous à la gare, où des parents et amis les attendaient au volant de voitures mal garées, prêts à les accueillir d’une bise ou d’une accolade, avant d’ouvrir le coffre pour y glisser les bagages. Moi aussi on m’a déjà attendu à la sortie d’un train. Pendant qu’ils s’asseyaient sur le siège passager et racontaient avoir fait bon voyage, j’avais depuis longtemps dévalé le talus qui mène aux champs, n’était plus qu’un petit point noir mouvant au milieu des herbes hautes où je me frayais un chemin. J’ai vite eu les aisselles ruisselantes, et sous le sac le dos trempé de sueur. Je n’étais plus habitué au zénith méridional que j’avais quitté il y a longtemps. J’arrivais du nord où depuis des mois on guettait une sortie du soleil comme des fans à la sortie d’un hôtel. Et le salaud ne se montrait pas souvent. La chaleur me faisait presque oublier le froid humide qu’il me semblait avoir quitté des années plus tôt et non le matin-même. Heureusement mon sac n’était pas lourd, mais j’étais bien trop couvert pour ce nouveau climat. Mon ombre qui avait hiberné tout l’hiver venait de sortir de son trou et elle me précédait comme un petit chien trottine devant soi. Mes muscles se réchauffaient. Mon corps entier semblait se réveiller d’un long sommeil frileux et crispé d’avoir tenter en vain ces derniers mois de maintenir une température corporelle décente, de capturer un peu de cette chaleur miteuse que me procurait ma couverture trouée où s’infiltraient les courants d’air. Dans ma nuque, une goutte de transpiration glissait comme un doigt féminin, tendrement le long de ma colonne vertébrale et je me demandais pourquoi diable je n’étais pas descendu plus tôt. J’avançais en levant bien haut les genoux à cause des orvets, car c’est le genre de végétation que les serpents affectionnent. Un jour, quand j’étais gamin, j’avais remarqué par terre un bout de bois étrange. Très lisse avec de belles courbes. Au lieu de le ramasser, une intuition m’avait poussé à le tâter de la pointe de ma chaussure. Aussitôt le bout de bois avait remué et je m’étais enfui en criant maman, ce dont j’avais eu honte après même si personne ne m’avait entendu. J’en étais là de mes pensées quand je suis arrivé au dégagement. Les herbes folles avaient fait place à une lande minée de quelques buissons épineux à hauteur de mollets, que nous avons entrepris de traverser, mon ombre et moi, en direction du bâtiment qui venait d’apparaître devant nous. Sa façade réverbérait la lumière aussi implacablement que les murs blancs des casbah d’Algérie qui t’aveuglent à chaque coin de rue. Il évinçait derrière lui la montagne, qui n’était plus qu’une masse sombre, un arrière-plan qui se fait oublier. Malgré son aspect immaculé, quelque chose d’imperceptible, j’étais encore trop loin pour dire quoi, lui donnait un air vétuste et il me semblait être enfoncé plus profondément dans la terre d’un côté que de l’autre, mais ce n’était peut-être qu’une illusion d’optique, le soleil tapait fort sur mon crâne. J’imaginais de loin ma silhouette déformée par la chaleur, gondolante comme celle des bédouins fantomatiques que souvent je suivais du regard depuis ma paillasse, jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent derrière un horizon bosselé de dunes. Mes souvenirs de ces mois africains sont brumeux, les journées à la fois courtes et interminables, les gestes, les paroles, mes pensées, tout avait fini par prendre la consistance étherée des mirages et de la période entière ne persiste que la cicatrice d’un vaccin sur mon bras, et des souvenirs aussi fuyants qu’un rêve ou un savon, qui se dérobent dès qu’on cherche à s’en saisir. L’immeuble a grossi. Je suis tout près maintenant et sa luminosité me force à plisser les yeux. Si de loin, tout semblait normal, plus j’approche plus le lieu s’avère décrépit. Des fissures comme des centaines de lézards descendent le long de sa façade, certains volets ne tiennent plus que par un gond, et le vent peut pénétrer sans effraction par les fenêtres auxquelles il manque une vitre. Certaines d’entres elles ont été remplacées par des cartons peints en bleu océan qui donne cet air de littoral au bâtiment et maintient, à distance, l’illusion d’un lieu encore habité. Mais il était clairement à l’abandon. Restait à savoir s’il était inoccupé. L’entrée se trouvait à l’arrière mais il n’y avait plus de porte, ce qui était une incitation à entrer plus évidente qu’un paillasson tressé bienvenue.

Le hall ressemblait à celui d’un hôtel avec son grand vestibule orné d’un comptoir de réception, mais l’endroit n’avait pas dû être très chic car aucun lustre n’était suspendu au plafond de l’entrée. Dans l’ombre se découpait la silhouette d’un escalier par lequel je suis monté à l’étage. L’ascenseur ne fonctionnait plus. J’ai vite su qu’il n’y avait personne, avec le temps on sent ces choses là, alors j’ai posé mon sac pour visiter les lieux. Le deuxième étage était la réplique exacte du premier, et le troisième n’était pas différent. Un long couloir ponctué du même nombre de portes ouvertes sur des chambres identiques, dont l’unique fenêtre donnait sur le terrain vague par lequel j’étais arrivé, un paysage sec de garigue traversée par la voix ferrée, dans le lointain le dos de la gare, et la ville sous un entassement de toits. Certaines fenêtres étaient encore serties de rideaux, fleuris ou crochetés et quelques meubles avaient été abandonnés avec l’endroit. Ici un sommier cassé, là une chaise. Un fauteuil roulant qui ne roulait plus, des tiroirs sans leur commode, et deux espèces de porte-manteau en fer, de ceux auxquels on accroche les perfusions. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas un ancien hôtel mais une maison de retraite désaffectée. Les papiers peints étaient d’une époque aussi révolue qu’avait dû l’être la jeunesse de ses résidents, jauni comme leurs ongles et leurs dents. Pas à dire, c’était royal. De vraies toilettes et même des portes qui ferment. Une vue avec horizon et du silence le matin. Je m’y suis installé. La fouille intégrale des lieux m’a pris deux trois jours et quand j’ai eu fini, la chambre vide que j’avais choisi était devenue un meublé presque douillet. Il fallait voir ça. Je regrettais de n’avoir personne à qui montrer le résultat. Comparé à mes installations des derniers mois, mon nouvel aménagement était si cossu qu’il me donnait presque envie d’avoir quelqu’un à inviter. Avec qui partager la soirée. Mais le bâtiment était isolé et il n’y avait guère qu’un chat que j’apercevais parfois quand je m’installais dans ce que j’avais appelé le jardin, et qui n’était que l’ombre criblée et versatile d’un arbre au versant ouest de la bâtisse, où je m’étais bricolé un siège rudimentaire. Il passait en ondulant le long des murs de crépis, me regardait en coin et puis disparaissait à l’encoignure du bâtiment. Une fois il était venu jusqu’à moi, sûrement parce que mes mains sentaient encore le thon. Je n’avais rien d’autre à lui offrir que quelques caresses alors il était vite reparti et ne s’était plus jamais approché ensuite. Tout était calme, je n’entendais même pas les trains que je voyais de ma fenêtre, arriver, s’arrêter et repartir quelques minutes après. C’était comme regarder un film muet. Une semaine avait passé depuis mon arrivée. Je connaissais déjà par cœur les environs et le galbe des motifs lumineux dont le soleil tapissait les murs de ma chambre. Je commençais à étouffer. Le ciel était invariablement bleu et les jours léthargiques. Je regardais les heures dériver silencieusement avec les mouvements de lumière, comme sûrement avant moi, le petit vieux à qui avait dû être attribuée cette pièce, que ses enfants avaient décoré rapidement de quelques bibelots et trois souvenirs, un vase de fleurs séchées, la photo de mariage en noir et blanc dans son cadre verni, quelques clichés des petits enfants avec leur sourire de lait et une peinture à l’huile, prise au hasard par le fils dans un des couloirs de la maison familiale, qu’il avait accrochée sans le consulter au-dessus du lit, là où maintenant il ne restait qu’un clou et la forme d’un rectangle pâle. A cet endroit-là il ne pouvait même pas voir le tableau, puisqu’il était allongé pile en dessous la plupart du temps. Quand bien même elle aurait été face à lui, cette croute, il s’en fichait. Cette piètre reconstitution de son intérieur ne le trompait pas, ce n’était pas chez lui mais l’antichambre de la mort qu’il n’avait pas d’autre choix qu’attendre en regardant les fleurs du papier peint flétrir. J’errais dans les pièces vides de l’immeuble que je connaissais maintenant aussi intimement que mon gros doigt de pied, et ma morosité empirait. Il n’y avait aucune chance pour que je retrouve un confort comme celui-ci, je le savais et c’est ce qui m’a fait hésiter deux jours de plus. Mais je ne pouvais pas rester. Alors j’ai démantelé ma chambre, remis ici et là, à divers endroit du bâtiment dans un effet étudié de hasard, les objets épars et cassés que je m’étais approprié dix jours avant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus dans la pièce que mon sac à dos. Et mon dessin au mur. J’avais tracé au feutre une espèce de cadran solaire, à partir du contour des formes que projetaient les rayons de soleil à travers la vitre cassée. Pour tout autre que moi, le dessin serait plus énigmatique que des hiéroglyphes aztèques et l’idée me plaisait. La main sur la poignée j’ai regardé la pièce une dernière fois, et puis j’ai fermé la porte. Il me restait une boîte de sardines que j’ai ouverte et posée par terre sous l’arbre où je m’étais assis, sûr que le chat la trouverait. Et puis je suis parti. Par le même chemin par lequel j’étais venu et sous la même chaleur. Un peu à distance, je me suis retourné vers le bâtiment, de loin sa blancheur et ses promesses bleues de littoral faisaient encore illusion.

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