2019 : Une île, par Isabelle Bernini.

2019 : Une île, par Isabelle Bernini, in Une île, catalogue de l’exposition éditions Château St Marcel de Félines.

Baignés d’une lumière intense, parfois ambiguë, les paysages de Jérémy Liron évoquent tout autant le présent que le souvenir. Non localisables, ils représentent tout autant des sites ancrés dans une réalité, que des espaces illusionnistes. Ces paysages aux contours légèrement flous restituent avec subtilité les tonalités ocres, vertes d’une nature environnante omniprésente. Ces peintures semblent métaphoriser la mémoire, donnant l’impression d’un « déjà-vu », un peu à la manière des films de Jean-Luc Godard. Elles reflètent surtout une approche intuitive de la création d’images, où le monde qui nous est donné à voir est filtré à travers le paysage mental de l’artiste. Si une certaine abstraction géométrique y est présente, ces visions s’ancrent profondément par la figuration, dans un style faussement naïf. Aplats, distorsions, changements d’échelles, changements de cadrage créent un sentiment de trouble, de déséquilibre, tout en possédant une forte force d’absorption.

Ainsi ces tableaux sont autant de fenêtres qui portent le regard vers l’extérieur, vers ces paysages infinis de Saint-Marcel de Félines qui se devinent au travers des multiples points de vue qu’offre le domaine sur son environnement. La nature, comme la pierre, trouvent une place prédominante dans les œuvres de Jérémy Liron, comme éléments constitutifs et hégémoniques de ce territoire qu’il aurait arpenté avec l’œil d’un architecte, attentif aux formes anguleuses du château ou des allées, renvoyant le site à sa masse, à ses espaces construits et vacants. Cette campagne qui s’étend à perte de vue, les lignes minimalistes des courbes des collines à la fois proches et lointaines s’entrecoupent de vues d’ailleurs : lieux semi-fictifs, architectures isolées, désertées au milieu d’une nature à peine contrôlée, végétations exotiques… Ils sont dépeints comme des surfaces affleurantes, ou bien vus à travers un filtre. Tel un processus de dématérialisation et de re-matérialisation de l’objet et d’une pensée, toujours mouvante. Seul géographe en ces lieux durant sa résidence, Jérémy Liron construit son parcours progressif notamment à travers un journal dans lequel il collecte des recherches, dessins, croquis, réflexions, sensations… de la même manière qu’il saisit dans ses peintures un ensemble de détails, d’espaces fragmentés, d’instants, comme pris à la volée, qui sont ici baignés d’un certain mysticisme pictural, où le temps semble suspendu. Les éléments sont observés et figés dans une lumière diffuse où les tons verts, jaunes, ocres, roses ravivent les souvenirs. La répétition de certains motifs et les variations d’angles visuels créent comme une séquence de film, ou une succession de réalités. Entre la nature et l’artifice, c’est davantage à une contemplation méditative que nous invite ce kaléidoscope d’images. L’évocation d’atmosphères durant cette immersion, qui prend le pas sur la description de lieux. Certaines scènes pourraient être le décor d’un drame antique.

Si le paysage est l’un des genres de la peinture parmi les plus anciens, Jérémy Liron a créé ici une série de visions qui viennent hanter cette riche histoire. Le paysage, jusqu’ici ce panorama à contempler, est rendu à son statut de milieu, d’environnement dans lequel on évolue. Les lignes de fuite, cadrages, jeux de formes et un certain dépouillement rappellent ainsi les photographies d’architecture du mouvement moderne, aux contrastes tranchés. La question de l’habitat, du mode de vie des civilisations, se devine dans ces percées dans l’architecture.
Tandis que ses peintures figurant des maisons ou immeubles isolés proposaient un nouveau regard sur les idéaux utopiques et des années 1960 et 1970, ces sujets fragiles, presque fantomatiques, restent ici déconnectés de leur environnement, traversant ce monde naturel qui semble engloutir leur présence. Ici, l’humain, absent, se voit par ses réalisations. Le construit côtoie la pureté. Il démontre à quel point, au milieu de cet organisme en constante évolution, les présences humaines sont transitoires, à commencer par la sienne, sur cette « île » posée au milieu de douves.