2022 : Paysage, par Noémie Cursoux.

2022 : Exposition Paysages à ) L ’ E s p a c e ( du 9 au 31 juillet 2022, par Noémie Cursoux.

Lieu d’exposition d’art contemporain situé à Saint-Arcons-d’Allier, en Haute-Loire, ) L ’ E s p a c e ( a été fondé en 2019 par Johan Bonnefoy, peintre et curateur. Inauguré en 2021 par une exposition monographique de Clément Davout, cette deuxième exposition « Paysages », commissariée par Johan Bonnefoy et Noémie Cursoux (chercheuse en Arts), réunit neuf peintres présent⸱e⸱s sur la scène contemporaine.
Le paysage est un motif qui n’a cessé d’être traité par les peintres depuis le début du XIXe siècle, lorsqu’il devient enfin un sujet à part entière dans la tradition picturale occidentale, s’émancipant du statut de décor. La représentation du paysage a traversé diverses périodes et fut bousculée par une multitude de révolutions esthétiques et paradigmatiques. Aujourd’hui, elle fait l’objet d’un renouvellement par la jeune peinture, qui va davantage l’ouvrir que la définir ou la circonscrire, comme en témoigne cette exposition. À travers une sélection de neuf peintres français (né⸱e⸱s entre 1973 et 1995), la proposition de Johan Bonnefoy vise à faire dialoguer différentes approches picturales du paysage contemporain, mettant en lumière à la fois les convergences et les divergences visibles aujourd’hui, qui opèrent tant sur le plan esthétique que phénoménologique. Lui-même peintre de paysages, son intérêt pour ce sujet ainsi que son ancrage dans un territoire environné par la nature ont motivé cette initiative ; optant pour des petits formats en vue de correspondre au mieux au caractère intimiste et aux dimensions du lieu.

Porosités
En amont du processus pictural, les sources d’origine des peintures exposées diffèrent notablement : prises photographiques, images glanées, images mentales, souvenirs, réalisations sur le motif… ; mais, la démarche des artistes se rejoint sur le fait que le motif de la peinture ne demeure jamais strictement unique et univoque. Les sources et les facteurs d’influence sur l’appropriation du motif sont multiples, ils s’emmêlent, s’embrouillent et se brouillent. Ils deviennent difficilement dissociables. Les interstices entre ces sources sont poreux. Aujourd’hui plus que jamais, les influences extérieures se complexifient, les images défilent à flot. Le rythme est soutenu. Dans l’une des notes qu’il publie régulièrement, Jérémy Liron écrit : « [L]e mot même [tableau] ne semble désigner rien d’autre que l’objet sur lequel, par lequel, à l’occasion duquel, en lequel s’agrègent en quelque sorte (mais l’image du palimpseste est sans doute trop galvaudée, le mot d’emploi trop facile) des intentions, des rêveries, des désirs, des traces, des bribes diverses, des réminiscences, des divagations hétérogènes. […] Un espace physique et symbolique où les choses jouent et parfois se jouent de nous.1 » Ayant recours à la photographie comme point de départ pour peindre, Jérémy Liron construit des paysages traversés par quelques touches expressionnistes. Il accueille volontiers les facteurs qui, manifestement ou subtilement, vont écarter la représentation du modèle photographique d’origine, tant les facteurs plastiques (erreurs d’impression, plis du papier, imprécisions du sujet photographique, tracés irréguliers…) qu’intelligibles (« sensations, sentiments, souvenirs, fantasmes2 »). Pour l’exposition, il réalise un diptyque composé de deux paysages analogues, issus d’une même photographie qui se disjoint en deux réalités, jouant sur la répétition et la déclinaison. Ces deux potentialités iconographiques se distinguent par leur format (50 x 40 cm et 41 x 33cm), leur cadrage et l’irrégularité des lignes, ainsi, par quelques détails ostensibles grâce à une observation minutieuse.

Indéterminations
Clémentine Chalençon nous invite aussi à prendre du temps pour regarder ses tableaux, un temps nécessaire afin d’en saisir la globalité. À partir d’extraits du paysage – éclats de lumière, taches sur un mur ou fragments de lichen, comme ici – elle donne à voir au regardeur une vue all-over et relativement abstractisée de la réalité. Par un cadrage resserré, une vue frontale et une esthétique de l’indétermination, elle tente de dégager de son motif la valeur intrinsèque. Chez Yann Lacroix, les surfaces indéterminées sont nombreuses. Dans Balcony (2019), il encadre un fragment de végétation par trois aplats monochromes. Alors que les éléments naturels sont peints avec une touche vive et épaisse, les surfaces qui l’entourent sont réalisées en fines couches diaphanes, laissant transparaître les aspérités du support en bois. Le cadrage étroit nous invite à nous approcher, comme pour regarder à travers une ouverture. Notre expérience de la perception est sollicitée afin de reconstruire mentalement cette vue. « L’indéterminé est de l’ordre de l’ellipse, de la brisure, du manque. Il abîme ou casse la représentation. […] Mais dans le même temps que les corps et les choses s’indéterminent, ils se re-déterminent dans cette tentative de les figurer au-delà de l’image, renforcés et maintenus par la négation même qui les sous-tend. Cette redétermination empêche la représentation de s’effondrer dans l’immatériel. 3 »

Excés
Capricieuse, la peinture demande de notre temps si l’on veut s’en emparer, la comprendre. Ce temps est utile pour saisir les représentations marquées à la fois par l’imprécision du sujet – comme nous l’avons vu avec les peintres précédents – ou par un excès d’informations. Julie Susset extrait du paysage son ressort vital et chromatique, au moyen d’une touche dynamique et d’une peinture fluide déposée par strates. Un excès de couleurs et de coulures rythme la surface picturale.
Des nervures du bois aux aspérités du goudron, Brice Robert ne néglige aucun détail en vue de retranscrire avec exactitude un instant fugitif du quotidien, qu’il rend immuable. Par son choix de cadrage centré sur une clôture résidentielle, l’artiste rompt avec l’idée prédéfinie du paysage présente dans l’imaginaire collectif. Zone limitrophe, la clôture fait écran et obture toute profondeur de champ. Adrien Belgrand, artiste également adepte du détail, affirme : « j’essaie de mettre le plus d’informations possible.4 » Les peintures présentées – Crépuscule (2021) et Nightvision (2022) – nous donnent à voir des paysages aquatiques, statiques et manifestement silencieux. Le temps est long, il s’étend sur une nuit ou sur une soirée. Invoquant souvent des lieux familiers, Adrien Belgrand peint d’après ses propres prises photographiques qu’il retouche numériquement.

Topographies
Bien que la lenteur du médium pictural contrebalance avec le flux rapide des images, il est intéressant de constater que la peinture se nourrit cependant des nouvelles possibilités offertes par la sphère numérique. Elle se développe dans une dynamique contradictoire face à ces données : autant par l’opposition que par la digestion. Pour réaliser la série Wilderness, Emmanuel Moralès emprunte au paysage sa structure sous-jacente, qu’il reconfigure dans un premier temps sur un logiciel de modélisation 3D. La seconde phase de son travail consiste à reproduire ce résultat sur le tableau, au moyen de la peinture acrylique. En revanche, toute trace de pinceau ou de matière est absente pour conserver l’esthétique du numérique, accentuée par une réduction des gammes de couleurs à l’essentiel. La simplification vectorielle qu’il opère lui permet d’envisager des paysages qui peuvent s’inscrire dans une mythologie collective, que l’on peut assimiler à une infinité de paysages.
Alors qu’Emmanuel Moralès restitue une topographie générique du paysage, certaines des démarches de la sélection d’artistes opèrent dans une perspective contraire visant à réifier un paysage spécifique, comme Guillaume Montier et Johan Bonnefoy. Guillaume Montier choisit ses sujets avec précision. Il diversifie ses sources : paysages photographiés, retouchés, inspirés par la littérature, peints sur le motif… Réelles ou imaginées, ses peintures exposées représentent un territoire spécifique : L’esprit du lieu (2021) marque le souvenir et la sensation d’une randonnée en Corse ; Le chemin de mémoire (2021) renvoie à un sentier que l’artiste a parcouru lors d’une résidence en Bretagne. Johan Bonnefoy peint d’après ses propres photographies du quotidien qu’il accumule sur son téléphone à la manière d’un carnet de croquis. Ses peintures de paysage sont marquées par son approche sensible du territoire de la Vallée du Haut-Allier et ses alentours. Il réalise ainsi une topographie du lieu au sein duquel s’inscrit ) L ’ E s p a c e (, soustrayant ses détails pour en dégager l’essence même. Les deux peintures présentées jouent sur les évènements climatiques – lumière crépusculaire ou orageuse – et révèlent toutes deux un cadre à la fois champêtre mais inquiétant.
Ainsi, sans dessiner un schéma exhaustif de ce qu’est la peinture de paysage au début du XXIe siècle, cette proposition rend compte de l’infinité des possibilités picturales autour de ce sujet, qui retrouve, depuis ces dernières années, ses lettres de noblesse. Se réapproprier le paysage s’opère à travers les manières les plus diverses : l’analyser méticuleusement, l’épuiser sans fin, l’abstractiser, isoler ses composantes, puiser dans sa structure, dans ses gammes chromatiques, dans sa matérialité, la force qui le sous-tend, parfois dans sa fragilité, son impermanence ; imprégné par un regard, celui du peintre. Vincent Bioulès écrivait : « De toute façon chaque regard est un regard sur le monde dont lui seul possède la clef. Chaque regard est au centre du monde et le monde, l’univers entier dans sa complexité infinie, sa mouvance, sa variété prodigieuse, ses dimensions fantastiques, n’est jamais vu, n’est jamais envisagé que de ce regard unique, singulier, bref, prisonnier de l’espace et du temps, subjectif, passionné, fragile et sans lendemain. Tout être, chacun de nous est le centre du monde. Et le monde n’est jamais parlé, conçu, envisagé, décrit, appréhendé que de ce regard.5 » (le 23 janvier 1992)
Noémie Cursoux

1 Jérémy Liron, « Penser regarder se souvenir imaginer rêver considérer », publié le 26 juin 2022. [http://www.lironjeremy.com/lespasperdus/penser-regarder-se- souvenir-imaginer-rever-considerer/]
2 Ibid.
3 Marc Desgrandchamps, « Entretien avec Thierry Raspail et Isabelle Bertolotti, Lyon, le 4 mai 2004 », dans Marc Desgrandchamps, Paris, Flammarion, 2004, p.12.
4 Éric Loret, Adrien Belgrand – Reflets, 2015. [https://adrien-belgrand.com/a-propos-2/a-propos/]
5 Vincent Bioulès, « Carnets de voyage, extraits », Vincent Bioulès, Parcours 1965-1995 (Catalogue d’exposition), Toulon : Musée de Toulon, Marseille : Galerie Athanor, Marseille, Athanor, 1995, p.139.