Beautés de Peter Buggenhout

« Le crachat est enfin, par son inconscience, ses contours indéfinis, l’imprécision relative de sa couleur, son humidité, le symbole même de l’informe, de l’invérifiable, du non-hiérarchisé, pierre d’achoppement molle et gluante qui fait tomber, mieux qu’un quelconque caillou, toutes les démarches de celui qui s’imagine l’être humain comme étant quelque chose, - autre chose qu’un animal chauve et sans muscles, le crachat d’un démiurge en délire, riant aux éclats d’avoir expectoré cette larve vaniteuse, comique têtard qui se gonfle en viande soufflée de demi-dieu.. »
Michel Leiris

« Affirmer que l’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe revient à dire que l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat. »
Georges Bataille

La postérité des œuvres de Marcel Duchamp est diverse. Certains retiendrons avec les ready made, un geste conceptuel qui pose des questions de sociologie de l’art : est-ce le lieu d’exposition qui fait l’œuvre, est-ce la signature ou l’autorité de l’artiste ? D’autres, mettront en avant le dadaïsme, la désinvolture, le potache, les canulars. Il se peut que certains louent le peintre futuriste, son nu descendant l’escalier. Ses travaux sur l’art d’optique. Ou celui qui dépasse et prolonge l’aventure picturale en conjuguant l’art savant des retables et la modernité mécaniste, le surréalisme dans ses travaux sur verre. La liste étant bien évidemment non exhaustive.
Malgré la nonchalance dandy, les provocations auxquelles on l’associe, son éloge de l’oisiveté, Duchamp aura été un ingénieux touche à tout, un travailleur maniaque n’ayant de cesse de relancer et déplacer chaque chantier jusqu’à proposer sur le mode du représentant de commerce des sortes de rétrospectives portables que sont ses boîtes-en-valise et laissant après lui et après des années de secrète élaboration, dans son atelier de Greenwich village, l’étonnante et complexe installation Étant donné.

Ainsi il n’y a pas à s’étonner que des œuvres et des personnalités de diverses natures puissent s’en revendiquer ou y être associées. On mesure par exemple ce qu’une partie de l’œuvre de Bertrand Lavier doit à la roue de bicyclette retournée sur un tabouret ou au sèche bouteille. Et peut-être songera-t-on à cette œuvre collective due à la complicité de Marcel Duchamp et de Man Ray, l’élevage de poussière, en tournant autour des œuvres de l’artiste belge Peter Buggenhout.
Un même mouvement semble présider à celles-ci, qui tient en effet tout d’abord du ready made, geste aussi vieux que l’art lui-même si l’on pense au fameux galet de Makapensgat et à d’autres exemples préhistoriques de collecte et d’élection, mais encore aux cabinets de curiosité. Il s’agit d’abord de considérer une chose, un événement, un objet et de l’accueillir comme tel dans sa manifestation singulière, lui faisant en quelque sorte place dans un imaginaire, un récit, une démarche. Innocemment, ramassant un galet, un coquillage, un fossile, le déposant sur le bureau en manière de presse-papier, ou sur une étagère, nous procédons depuis notre plus jeune âge en artistes du ready made. Ainsi, authentiques Monsieur Jourdain, même les plus réfractaires à la chose font occasionnellement de l’art conceptuel sans le savoir.
Il faut ajouter qu’à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle s’est démocratisée une invention qui entérinerait le geste : la photographie.
Si un certain nombre perpétueront en quelque sorte une tradition picturale en faisant des photographies, élaborant des mises en scènes, d’autres se laisseront fasciner par le fait de prendre des photographies, geste qui lui participe de cette façon que Duchamp entérinera sous l’appellation de ready made. Ainsi des photographies comme le fameux Point de vu du Gras de Nicéphore Niepce qui relève et donne à voir une réalité prosaïque. Ainsi des photographies d’Eugène Atget qui attrapent des morceaux de ville, des objets, les sculptures involontaires des encombrants. Ainsi donc de la photographie de Man Ray de 1920 donnant à voir sur l’œuvre remisée de Duchamp (Le grand verre) la poussière accumulée, laissant imaginer les traces mystérieuses d’une civilisation éteinte, une sorte de paysage apocalyptique. Observer une réalité, et au lieu de passer outre, de la laisser au cours des choses, la détourer et l’extraire de son contexte pour la donner à voir différemment en la déplaçant. C’est à peu de choses près, si l’on excepte le jeu de mot et la signature (R. Mutt), le geste initial de l’urinoir fontaine.

Ce que l’on appelle l’inspiration ne procède pas autrement. Et il ne serait pas étonnant que l’œuvre sculptée de Buggenhout doivent sa singularité au souvenir de rebus, d’encombrants, de friches industrielles, d’un fond de cave ou de garage où des objets plus ou moins identifiables devaient faire d’effrayantes et fascinantes sculptures involontaires toutes feutrées de poussière collée de graisse. Aussi élaborées qu’elles puissent être en réalité, elles se présentent généralement ainsi comme agrégats formés par le hasard et le temps, vestiges équivoques, hors d’usage et qu’il suffit de considérer, de déplacer pour en apprécier les qualités sensibles, la charge tragique. Ce pourraient être des amas graisseux amalgamés de poussières comme on en voit dans les ateliers de mécanique prélevés à leur décor comme l’on fait d’une trouvaille archéologique pour être posé sur une table de dissection (le mot est venu là on le sent à cause de la phrase de Lautréamont) ou la paillasse d’une scientifique.
L’effet est décuplé dans l’environnement presque clinique d’une galerie ou d’un musée, sur les murs blancs desquels la saleté contraste. Les sculptures, aussi brutes soient-elles, y apparaissent comme fragiles. On ne sait comment les manipuler sans les altérer, les détruire. On imagine qu’elles pourraient partout laisser des traces.
Il s’en fait de peu qu’on les considère comme des êtres délicats, précaires, mis à nu dans l’espace de pleine visibilité de l’exposition. Et dans leur rudesse malpropre, informe, la fascinante aversion que l’on pourrait éprouver à leur égard, semblable à celle des objets de vaudou mêlant os, fibres, sang et huiles, terre dans un nouage organique, se fait une sorte de délicatesse, de vulnérabilité, de préciosité. Tout cela est horriblement beau. Gracieusement sale. Et il nous semble, sans que l’on puisse exactement en définir les raisons, que cela obscurément nous concerne plus qu’on ne voudrait l’admettre. Et il nous semble encore que ces répugnances malsaines, ces corruptions, ces pollutions, ces gravas, ces déchets scabreux, ces éviscérations, ces ruines en collées ont à voir avec le beau. Un beau qui subsume la combinaison de la beauté convulsive d’André Breton, de la beauté bizarre de Baudelaire, de celle qui est comme l’abord du terrible pour Rilke ou de celle qui, dira Paul Valéry relève de ce qui désespère.