Déplacements
Toujours étonné de constater comme ces expériences exigeantes qui à certains semblent obscures, hermétiques, me parlent immédiatement, sont naturellement ma littérature, celle qui me semble la plus apte à tendre vers nous quelque chose de vrai. Constater aussi comme ici les choses ne semblent pas commencer d'un pied stable à partir d'un lieu serein pour tenter l'aventure, mais plutôt paraissent prises dans un flux, commencer du milieu, de quelque chose qui est déjà en route et dans laquelle la langue se retourne, emportée par une pensée qui cogne, rebondit et se réactive sans cesse. Ce n'est pas comme une table rase pose de nouveaux principes, plutôt comme on pose un regard. Chaque fois une pensée aux prises avec le réel, en écorchant des bouts et roulant de cette expérience à chaque occasion une idée abstraite comm jetée d'un coup au ciel et reflétant la situation vue de haut tandis que l'attention retourne fouiller le si particulier d'une nuit, d'une blessure. Bombardé d'atomes, l'esprit se cogne aux murs des pièces d'un appartement étroit, s'élance dans une perspective de rue entre deux bâtiments, capte le reflet rond dans la vitre d'un bus, le talon sonore d'une passante pressée. Ajuste les impacts de la dureté urbaine, l'épaule dure qui vient en sens inverse, le mot qui plaque à son oreille, les reflux d'autres mouvements, d'autres images (y compris, de livres, de films, de tous ces aspects du réel comme dans les histoires du cinéma), les souvenirs mal établis, plus sourds. L'incompréhension de soi aussi, ce qui du dedans dicte sa loi non moins dure que celle qui s'inscrit aux murs dehors dans ces endroits glauques, ces hall de gares, les rayons lumineux des supermarchés (le contraste d'un clignotant dans la nuit comme la lumière égale des néons administratifs). Ces mots qui viennent parfois en suites tâtonnantes, phrases dont la syntaxe étirée, bousculée n'est plus qu'une façon d'ajuster la communicabilité à l'expérience brute des frottements du réel. Et dans cette littérature là, se faisant, la conscience de travailler un objet littéraire qui est aussi un objet esthétique c'est à dire politique, c'est à dire social.

Jusqu'ici : Béatrice Rilos, Pascale Petit, Jérôme Mauche, Michèle Dujardin, Lise Benincà, Arnaud Maïsetti, Folence Pazzottu et Cécile Portier.