On vous demande parfois le temps que vous mettez pour faire un tableau ou une œuvre en général, jugeant ainsi d'un engagement, d'une valeur travail pouvant compléter ou suppléer la valeur « avoir faire identifié », ou « compétence technique ». Sauf que qui pratique sait l'anecdotique de la question et que cela ne se conquière pas nécessairement de volonté ou de ce labeur-là. La part prépondérante du lâcher-prise, du hasard, de l'imprégnation lente, de la maturation, avant même le geste. Le travail commence avant même que naisse l'idée d'œuvre. Malgré l'élégance et la justesse de son analyse en plusieurs points, je ne peux tout à fait suivre Pierre-Alain Tâche lorsqu'il conclue que le point de rupture entre l'art ancien et le contemporain tient à l'abandon d'« exigences qualitatives élevées ». Et je ne répèterais pas ce que j'ai dit plus haut : même dans d'apparents barbouillages, il y a des exigences, un savoir-faire (même s'il s'assimile parfois à un savoir-ne pas faire). Même dans la disposition de rebus dans une salle, il y a plusieurs façons d'habiter le volume, d'installer quelque chose.
Après toutes ces nuances, rapidement posées, je veux répondre en revanche aux critiques que Françoise Bonardel peut faire vis à vis d'une « labellisation » de l'art contemporain. « Labellisation » ou accréditation derrière laquelle on retrouve ce principe de distinction analysé par Bourdieu et donc de domination symbolique, puisque cette nomination exclue et discrédite volontairement une part de la production actuelle jugée populaire, passéiste ou ringarde. Là véritablement se joue une crispation. C'est dans ce nœud l'instrumentalisation de l'art (et pas seulement le contemporain). Art employé alors comme le note P.A. Tâche comme « l'instrument d'une arrogance » apparenté au luxe, porté par « une religion de l'argent ». Le terme de contemporain est probablement en crise de ce fait même qu'il cherche à émettre un jugement de valeur, quand il ne s'agit en fait plus ou moins que de territoires. Or des flux migratoires ont lieu, le métissage est en cours depuis des années. Les arts bruts, outsiders et quelques populaires ont nourri la bedaine du Gargantua. Les artistes actuels retournent comme jamais les échelles de valeur, brouillant d'un air assumé toutes les hiérarchies. Ce sera sans doute un autre sujet de trouble, que l'on ne sache plus à quel goût, à quel étalon se fier. Peut-être en serons-nous arrivés à ce point qu'évoque Pierre-Alain Tâche dans son texte « Pour un art inutile » où « rien ne dicte ce que doit être une œuvre d'art », sinon peut-être son exclusion des autres domaines utilitaires.
Notes : On pourra se référer au texte de Pierre-Alain Tâche, Pour un art inutile, in une réponse sans fin tentée édité par l'atelier Contemporain. Au texte de la conférence de Françoise Bonardel , Retour à l'atelier disponible sur son site. La citation d'Hector Obalk est tirée de l'ouvrage Ce sont les pommes qui ont changé, édité par l'ENSBA. La citation se Stéphane Mallarmé est tirée des Divagations dans le passage sur le livre qui développe l'action restreinte. Plus bas, la citation de Pierre Reverdy est tirée de Note éternelle du présent, Ecrits sur l'art rassemblés par Flammarion dans ses œuvres complètes.
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Pour les ajustements, je propose en supplément ces échanges sur Facebook sur le mur de l'ami Armand avec « Stelle Seahorse ».
SS : Je confirme à l'auteur de cet article Jérémy Liron qu'en feuilletant naguère le catalogue -- estimé à bout de bras à 4 kg -- de l'expo Koons au Centre Pompidou, j'y ai « entrevu quelque tragique » , celui de la vacuité pornographique relative à un nihilisme sociétal, certes, l'artiste propose un esthétisme en accord avec son époque, certes, mais aucune émotion. Je ne critiquerai pas sa confusion sémantique entre des mots tels que sensible, sensitif ou sensoriel mais ça n'est pas l'envie qui me manque. Quant à expliciter que les manoeuvres politiques et financières sont un jeu commercial de petits bourgeois somme toute historiquement banal, il omet de préciser que nous sommes maintenant en république et que des lieux publics dédiés à l'art pictural sont confisqués et détournés de leur mission au profit du seul art conceptuel, et aux dépens d'une multitude d'artistes de « la gamme ». Faire passer un scandale d'état pour un avatar médiatique moderne, excusez du peu !!
JL : Koons produit des œuvres souvent caractérisées par une beauté glacée, désincarnée, des images travaillées par la pornographie et le kitch, le luxe, portées généralement par une perfection formelle digne de l'industrie du luxe et du design. Son travail, puisqu'il ne le revendique pas comme critique (on pourrait sans ça le lire comme un avatar de Diogène le cynique, et c'est un peu comme ça in fine que l'on l'appréhende) se pose comme un simple miroir de la société -- image qui alors peut lever en nous quelques sentiments de tragique renforcés peut-être encore par l'effet de contraste des apparences. Ses porcelaines kitch vendues des sommes démesurées à des collectionneurs fortunés, comment ne pas les voir comme cocasses et pointant justement les mécanismes en jeu dans la marchandisation de l'art la fétichisation des babioles, ce qu'à un autre siècle on appelait les bibelots et tous les enjeux sociaux qui habitent ces marchés ? Ses grandes sculptures d'acier poli imitant les jeux d'enfants, gonflés d'air, comment, derrière leurs séductions brillantes et la fascination qu'elles peuvent exercer, ne pas les lire comme des baudruches, des beautés vides, gonflées de vide, vaines ? Si je n'apprécie pas particulièrement ce travail ni la figure qu'il incarne, je ne peux honnêtement pas dire qu'il ne dit rien ou qu'il est mal fait. Les manœuvres médiatiques et financières sont des manoeuvres de pouvoir, je ne dis rien d'autre. Ce n'est pas l'apanage de l'art contemporain. Des artistes néoclassiques (dont le travail séduit davantage : reconnaissable, bien fait, artisanal, parfois imaginaire) jouent le même jeu en flattant l'égo et blanchissent l'argent des oligarques russes. Historiquement, c'est même une longue tradition : l'art a été dès le début inféodé au religieux et au pouvoir, à l'église et aux princes. Que certains exercent une domination économique et symbolique sur d'autres est effectivement le problème de fond de la société. La domination culturelle en fait partie. Elle en est même, comme je l'évoque brièvement dans l'article, un des leviers. Je ne crois pas que les lieux dédiés à l'art (exclusivement pictural ? Pourquoi cette discrimination ?) soient détournés au profit de l'art conceptuel (sans compter qu'il existe un art pictural conceptuel, comme un art pictural minimaliste). Que la visibilité soit accordée par les grandes institutions à ceux des artistes actuels qui en bénéficient déjà, sans grande prise de risque (ils sont comme on dit « bankable ») est effectivement lassant et problématique. C'est toute la perversion de l'art officiel ou de l'art d'état. Même overdose un siècle et demi plus tôt avec l'art pompier, le néoclassique, le style Napoléon III. On pourrait se dire à l'inverse que c'est plutôt positif d'occuper les marges et les niches plutôt que d'être détourné par les subventions et les coups de projecteur. Pour l'anecdote, une salle du musée Soulages à Rodez (un peintre-peintre, comme on dit, avec son petit artisanat et son travail de matière), dédiée aux expositions temporaires était, lorsque j'y suis allé, occupée par une installation aux néons de Claude Levêque. Là encore, un artiste contemporain qui bénéficie déjà d'une belle visibilité, donc pas une prise de risque pour le musée qui rentabilise avec les noms. Pour autant, rien là de conceptuel. Même si j'ai été peu séduit par cette proposition et ces effets de scénographie. Doit-on y voir un exemple de détournement d'un lieu de peinture au profit de cet art conceptuel qui sévit actuellement ? Bref, qu'un certain type de production occupe tout le champ visuel ou médiatique à l'exclusion d'autres est effectivement un problème. Que par un effet boule de neige ou réseau certains artistes profitent davantage que d'autres de lieux de visibilité et de moyens est dommage, frustrant pour les autres (dont je suis, comme 90% des artistes), mais les raisons ne sont probablement pas inhérentes aux esthétiques contemporaines. Il me semble davantage que cela soit l'effet de jeux et enjeux de pouvoir plus souterrains liés à certains aspects du capitalisme. Mes propos sont très probablement troués, manquent de profondeur et d'expertise. La réflexion demanderait une réelle documentation historique, sociologique et de recouper beaucoup d'études, ce qui dépasse mes petits moyens. C'est pour cela que je le considère que comme une contribution, une invitation à nuancer, compléter, invalider, poursuivre. Le sarcasme, l'aigreur ne nous aideront pas à grand-chose. Pardon de faire un peu vite je dispose de peu de temps, mangé par le boulot alimentaire.
SS : J'avais déjà bien saisi certaines de vos précisions, vous me parlez de vide et de miroir, je vous parlais de vacuité et d'époque... mon argumentation était axée exactement sur trois points de votre article : sur l'émotion contenue dans de telles oeuvres ? sur la signification que vous accordez au mot -- au monde -- sensible ? et sur la part incomplète de votre réflexion concernant certains « éléments critiques pertinents » passés sous silence, dommage de les laisser dans l'ombre des amalgames que vous regrettez. Bref, je vous en ai livré un pour compléter ! (en souscrivant de plus à votre invitation présupposée...). Je note que sur le fond, vous venez de rejoindre les pamphlétaires, le même constat « problèmatique » est posé concernant l'art officiel mais pas de la même manière, question de style ou de pensée ? et pourquoi je me cantonne à l'art pictural ? parce que votre article s'oriente davantage sur ce thème, l'aurais-je mal lu. Je crois qu'un art qui occupe les marges n'a rien de positif, au mieux c'est un snobisme, au pire un contexte de censure, l'art dans toutes ses expressions s'adresse à l'humanité entière, à elle d'en faire ce qu'elle veut ! ou ce qu'elle peut. (le point d'exclamation est très mal vu sur Facebook ? quelle énergie il a pourtant !)
JL : L'émotion. Je ne sais quelle part est contenue dans l'objet quelle part y est projetée par celui qui regarde. J'ai vu des gens sincèrement émus par un monochrome de Barnett Newman, œuvres qui m'ont toujours laissé froid. Des gens s'ennuyer devant un Giorgione quand une fois sans savoir ce qu'il m'arrivait me suis retrouvé mis à genoux et suffocant. Certains fustigent le conceptuel pour son côté désincarné, mais je comprends aussi que l'on puisse ressentir une forte émotion à une idée. Combien raillent le carré noir ou plus encore le carré blanc sur fond blanc de Malevitch comme le summum de l'absurdité, du ridicule ? Quand on peut s'émouvoir de cette tentative éperdue, cet engagement spirituel et humain (le pouvoir en place était loin d'autoriser ce genre de bizarreries) orienté vers un dépouillement, une ascèse. Est-ce que l'art contemporain nie l'émotion ? La refuse ? Non ! Quand bien même certains de ses ressortissants iraient dans le sens d'une pensée éthérée, d'abord cela n'empêcherait en rien que leurs productions soient perçues, appréhendées par d'autres dans une montée d'émotion (les choses qui nous émeuvent ne sont généralement as prévues à cet effet, si je puis dire) et ensuite ils n'incarneraient qu'un aspect de l'art dit contemporain. Ce sont simplement ces nuances que je réclame.
Il faudrait relire attentivement pour vérifier l'emploi ci et là du mot sensible et je voudrais bien corriger les approximations. Je crois généralement l'avoir employé pour désigner simplement « ce qui s'adresse aux sens » ou qui relève de cette perception, pour distinguer de ce qui relèverait davantage de l'intellection (abstractions mathématiques et théories). Tout en sachant que cette distinction est très schématique, comme celle de figuration et d'abstraction, pratique à l'échelle du langage ordinaire mais tout à fait absurde lorsque l'on rentre au cœur du processus. Comment devrais-je dire ? Que dans une large proportion notre rapport aux choses passe par l'expérience, par la médiatisation de nos sens, jusque dans les confusions ou synesthésies qu'ils connaissent. Que certaines œuvres ne satisfont ou ne s'orientent que vers ce trajet, entendant stimuler quelques sensations. Et que c'est le cas dans une grande partie de l'art contemporain contrairement à ce qu'en disent ceux qui l'assimilent au conceptuel. Que par ailleurs, si certaines œuvres minimalistes et conceptuelles entendent réduire au stricte minimum le corps de l'œuvre ou son incarnation objectile, se réduisant, se contractant en des formulations, des idées (encore, écrire une phrase au mur à la place d'une sculpture met encore en jeu de l'esthétique, couleur, corps, choix de la police, positionnement de la phrase...), cela n'empêche pas qu'elles produisent encore une émotion, c'est-à-dire qu'elles suscitent notre sensibilité. J'ai retrouvé ce passage de Reverdy : « Le cheval est un animal capable de courir, certes, et très vite. Le plus mauvais cheval même court mieux que la plupart des meilleurs poètes n'écrivent, mais la nature n'a pas fait le cheval qui court vite -- elle a fait le cheval. L'artiste fait le tableau, le poète, le poème, et non le tableau ou le poème qui émeuvent. Ce raisonnement pouvant ne pas paraître au premier abord d'une irréfutable rigueur logique je ne le propose à personne comme modèle ou étalon. Mais, les anecdotiers travaillent une émotion et non pas une œuvre qui peut avoir pour résultat d'être, un jour, émouvante. Selon qu'on envisage la question d'une façon ou de l'autre on fait l'œuvre pour elle-même ou pour une émotion déjà connue qu'elle devra provoquer. Dans le dernier cas on voit que rien d'inattendu, de neuf, de troublant pour l'auteur lui même ne saurait résulter. Les moyens mis en œuvre diffèrent, il faut choisir. Il me semble que l'on s'occupait autrefois beaucoup plus de la vitesse que des pattes. »
Quand au troisième point : les éléments critiques pertinents que je ne développe pas assez d'après vous, il me semblait les avoir dit en quelques mots suffisants. A savoir, que tout n'est pas bon dans l'art et dans le contemporain non plus : Il y a en art contemporain des œuvres ridicules, comme des croutes en peinture « classique » (ce qui ne veut pas dire que tout soit mauvais). Que le marché, des ambitions politiques et médiatiques s'en soient emparées et se surimpriment aux yeux de tous au champ de l'art est naturellement problématique (je voulais simplement que l'on ne fasse pas d'amalgame entre l'art lui-même et les intérêts de ceux pour lesquels l'art est un instrument). Je suis par ailleurs assez d'accord comme je le répète avec les interprétations qui disent ces manœuvres de domination financière et symbolique. Pour dire que tout ne va pas bien et qu'il ne faut pas tout accepter ou se voiler la face. Ma position est, il me semble, assez critique par rapport à cela. Un constat si vous voulez de cette domination, mais rien de neuf sous le ciel, Bourdieu, Foucault on développé ça avec rigueur et intelligence. Encore une fois je ne demande que de la nuance : trop grossier de sacrifier l'art contemporain sur l'autel du bouc émissaire. Des fonctionnements politiques, des personnes, des œuvres, oui, mais pas le contemporain comme figure diabolique. Quand à la question des marges, je ne suis pas sûr d'être tout à fait d'accord (et je n'ai pas l'occasion ici de développer). Les choses sont mouvantes et relatives, pour certains les marges sont le centre, question de point de vue. J'avais un peu développé cela ailleurs à travers la question de l'obscurité nécessaire. A un moment les choses demandent une forme, des nuances qui ne sont pas accessibles à tous ou qui demanderaient effectivement des efforts que peu veulent ou peuvent fournir. Je n'ai pas navigué dans Rimbaud, Mallarmé, Joyce ou Proust, Picasso, Bacon ou Brancusi immédiatement et de toute évidence, je ne comprends pas tout ait toujours des réticences, cela demande des efforts. Prendre la parole publiquement devrait nécessiter quelques efforts de pensée préalables.